— Que faut-il faire?
— Tiens-lui la langue… je la lui couperai.
Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuse confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au silence envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce projet facile à concevoir, mais difficile à exécuter, car je serrai les dents de toutes mes forces.
— Serre lui le cou, dit Elwig à la vieille: il ouvrira la bouche, tirera la langue, et je la couperai.
La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si près de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De dégoût je fermai les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et nerveux de la suivante de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prévu, je me sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré moi la bouche. Elwig y plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur. À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient retirés par ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un de ces derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse:
— Elwig!
— Le roi mon frère! murmura la prêtresse, toujours agenouillée près de moi.
Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre lutte d'un moment.
— Ne crains rien… je serai muet… Tu auras le trésor pour toi seule, dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur elle ne me tuât.
J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager les moyens de fuir en flattant sa cupidité.