Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, et me répondit insolemment:
— Le Frank n'est pas de race vile, comme la race gauloise, qui cultive la terre et travaille: le Frank aime la bataille; mais il aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre… Dans leur pays du Nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles femmes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises… Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois… Nous voulons vous le prendre… oui, nous voulons nous établir dans votre pays fertile… jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir… Entends-tu cela, chien gaulois?
Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs rires et leurs clameurs, et tous répétèrent:
— Oui… voilà ce que nous voulons… Entends-tu cela, chien gaulois?
— J'entends…, ai-je répondu ne pouvant m'empêcher de railler cette sauvage insolence. J'entends… vous voulez nous conquérir et nous asservir comme l'ont fait pendants un temps les Romains, après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des siècles… Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une toutes nos libertés, de sorte qu'à cette heure les Romains ne sont plus nos conquérants, mais nos alliés… Or, mes honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille Gaule!…
— Oui, larrons nous sommes! s'écria Néroweg, et, par les neiges de la Germanie, nous larronnerons la Gaule!… Notre armée est quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile… Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à prendre: nous campons sous nos huttes et nous dormons sur l'épaule de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons rien à perdre, tout à gagner… Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!…
— Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à coups de faux et de fourche… Prends garde! prends garde quand il défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est l'épée du soldat gaulois… bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du paysan gaulois! Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche gauloises suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le massacre!
— Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi? s'écria Néroweg en grinçant les dents, toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos épées!…
— Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.
— Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille morts! s'écria le chef frank, non moins furieux que ses compagnons. Oui, tu vas souffrir mille morts… Après quoi, ma seule réponse à l'audacieux messager de ta Victoria sera de lui envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi Néroweg, l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la Grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et qu'après je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.