— Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée contre moi… et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des craintes que vous inspirent pour l'avenir les princes des prêtres chrétiens, comme vous les appelez, nous ramènent à cette accusation… Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou de Rome catholique?
— Oui, lui dis-je, je crois cela.
— En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera plus que personne… L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché d'exciter l'hostilité de nos soldats contre Victorin; votre révélation me semble tardive; puis…
— Je n'ai su cela qu'hier soir, dis-je au gouverneur de Gascogne en l'interrompant.
— Peu importe, reprit-il; ce secrétaire, je l'ai chassé dernièrement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, irrité contre Victorin, qui, plusieurs fois ici l'avait raillé, il s'était vengé en répandant sur lui des calomnies encore plus ridicules qu'odieuses. Mais laissons ces misères… Je suis ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? Je vise au gouvernement de la Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes manoeuvres?… Demandez à Victoria quel est le but de mon nouveau voyage à Mayence…
— Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils comme héritier du gouvernement de son père… Tétrik se croit certain du consentement de l'empereur Galien.
— Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin? ai-je répondu regardant fixement le gouverneur.
Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait ordinairement baissés, répondit:
— Les Franks sont de l'autre côté du Rhin… et Victorin est d'une bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues années; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité pour l'avenir, si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera au fils de celui que l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque cet enfant aurait eu pour éducatrice Victoria la Grande… Victoria, l'auguste mère des camps!…
— Oui, ai-je répondu en tâchant de nouveau, mais en vain, de rencontrer le regard du gouverneur; mais dans le cas où Victorin mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous n'espérez pas être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de la Gaule?