— Tu as raison, Scanvoch, me répondit le Breton. Que Victorin gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des choses…
Quelques légions romaines, alors nos alliés, partageaient l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi… Toute l'armée, la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp; elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses… Les casques, les cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat… Victoria, dès qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua Victoria la Grande.
— Que ce cri soit entendu de Hésus, dit au barde druide ma soeur de lait d'une voix émue. Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous… Ce n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!…
— Notre cause est sainte entre toutes les causes! répondit Rolla, le barde druide. Hésus rendra nos armes invincibles!…
Nous nous sommes rapprochés de Victorin… Jamais, je crois, je ne l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui dis à mi-voix:
— Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme, pensif… Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?
— Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la grande bataille d'Offenbach… une de ses plus belles… une de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!…
— Et cette journée complètera la victoire de ton fils, si, comme je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!
— Mon frère, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne quitteras pas Victorin?
— Je te le promets…