Eugène Sue fit la campagne, resta un an à Cadix, et ne revint à
Paris que vers le milieu de 1824.
Le feu du Trocadéro lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches; il était parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.
Cette croissance capillaire, qui faisait d'Eugène Sue un très beau garçon, flatta probablement l'amour-propre du docteur Sue, mais ne relâcha en rien les cordons de sa bourse.
Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugène Sue.
À cette époque, où ma vocation était déjà décidée, il n'avait, lui, aucune idée littéraire.
Desforges, qui avait une petite fortune à lui, Ferdinand Langlé, que sa mère adorait, étaient les deux Crassus de la société. Quelquefois, comme faisait Crassus à César, ils prêtaient non pas vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais quarante, et même jusqu'à cent francs aux plus nécessiteux.
Outre sa bourse, Ferdinand Langlé mettait à la disposition de ceux des membres de la société qui n'étaient jamais sûrs ni d'un lit, ni d'un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l'en-cas que sa mère, pleine d'attentions pour lui, faisait préparer tous les soirs.
Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprême de quelque membre de la société qui avait mal dîné, ou même qui n'avait pas dîné du tout!
Ferdinand Langlé, notre aîné, grand garçon de vingt-cinq à vingt- six ans, auteur d'une douzaine de vaudevilles, amant d'une actrice du Gymnase nommée Fleuriet, charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette époque, empoisonnée, dit-on, par un empoisonneur célèbre; Ferdinand Langlé rentrait rarement chez lui. Mais, comme le domestique, complètement dans nos intérêts, affirmait à Mme Langlé que Ferdinand vivait avec la régularité d'une religieuse, la bonne mère avait le soin de faire mettre tous les soirs l'en-cas sur la table de nuit.
Le domestique mettait donc l'en-cas sur la table de nuit, et la clef de la petite porte de la rue à un endroit convenu.