— Oui, mes enfants, très belle; mais il avait l'air si triste et si doux que j'en avais le coeur serré.

— Pauvre homme! un grand chagrin sans doute!

— Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu'elle m'a appelé pour me dire qu'elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers; c'était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu'il lui aurait dit à elle…

— Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert!

— Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse: un jour je vous les donnerai; seulement j'en ai pris quelques feuilles que j'ai là, que vous lirez tout à l'heure; vous verrez pourquoi.

— Est-ce qu'il y avait longtemps que notre père était dans l'Inde!

— D'après le peu de mots que m'a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s'être battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts; arrivé dans l'Inde, il s'est acharné après les Anglais… Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l'empereur à Sainte-Hélène, c'était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c'était bien servir une bonne cause.

— Et quelle cause servait-il!

— Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu'au jour où ils s'en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c'est encore se battre pour un faible contre des forts; votre père n'y a pas manqué. En quelques mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… Mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir: c'est pour cela que j'ai choisi ce passage.

— Oh! quel bonheur!… lire ces pages écrites par notre père, c'est presque l'entendre, dit Rose.