«Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très extraordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n'étant toujours qu'une illusion d'optique, ou le résultat d'une imagination déjà frappée, il arrive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l'événement le plus humain et le plus naturel du monde; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos _prodiges _n'ait tôt ou tard ce dénouement terre à terre.»

— Vous voyez, mes enfants, cela paraît d'abord merveilleux… et au fond… c'est tout simple… ce qui n'empêche pas que pendant longtemps on n'y comprend rien…

— Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner; n'est-ce pas, ma soeur?

— Non, puisqu'un jour cela s'explique.

— Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition? Vous vous ressemblez tellement, n'est-ce pas, mes enfants? que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre… Eh bien! s'il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver… Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bons petits anges comme vous.

— Tu as raison, Dagobert; comme cela bien des choses s'expliquent, ainsi que le dit notre père. Et Rose continua de lire:

«Du reste, ma tendre Éva, c'est avec quelque fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la famille, d'origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l'île de Java. Cette parité de position entre mon vieil ami et moi a augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d'origine française, et depuis bien longtemps établie à l'étranger; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu'il adorait!

«Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble en écrivant ces mots: je suis faible, je suis fou… mais, hélas! mon coeur se serre, se brise… Si un pareil malheur m'arrivait!… Oh, mon Dieu! et notre enfant… que deviendrait-il sans toi… sans moi… dans ce pays barbare!… Non! non! cette crainte est insensée… Mais quelle horrible torture!… car enfin, où es-tu? que fais-tu? que deviens-tu?… Pardon… de ces noires pensées… souvent elles me dominent malgré moi… Moments funestes… affreux… car, lorsqu'ils ne m'obsèdent pas, je me dis: Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, à l'autre bout du monde, deux coeurs battent pour moi, le tien, mon Éva, et celui de notre enfant…»

Rose put à peine achever ces derniers mots; depuis quelques instants, sa voix était entrecoupée de sanglots. Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences écrites le soir d'une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d'une séparation si pénible, mais qu'il ne savait pas alors devoir être éternelle!

— Pauvre général… il ignore notre malheur, dit Dagobert, après un moment de silence, mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant, il y en a deux… ce sera du moins une consolation… Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre soeur… elle est trop émue… Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.