Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l'épaule de sa soeur, qui continua de la sorte:
«Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva; un moment j'ai cessé d'écrire, et j'ai chassé ces noires idées: reprenons notre entretien.
«Après avoir ainsi longuement causé de l'Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe; hier au soir, un de nos gens, homme très sûr, a rejoint nos avant-postes; il m'apportait une lettre arrivée de France à Calcutta; enfin, j'ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d'août de l'an passé. J'ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées; car depuis près de deux ans je n'en avais pas reçu; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père! toujours le même; l'âge ne l'a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit- il; toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup… Car, dit-il, _les temps sont proches, _et il souligne ces mots… Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert… de notre ami… Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer… quand je pense que cet excellent homme est auprès de toi; car je le connais, il t'aura accompagnée dans ton exil. Quel coeur d'or… sous sa rude écorce de soldat!… Comme il doit aimer notre enfant!…»
Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l'air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva il essuyait sa moustache.
— Comme notre père te connaît bien!…
— Comme il a deviné que tu nous aimes!…
— Bien, bien, mes enfants, passons cela… Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme… Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être… Allons, enfants, lisez, lisez… ajouta le soldat, voulant contenir son émotion.
«J'espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut-être un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d'avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d'atelier chez l'excellent M. Hardy, m'apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert; Agricol travaille dans l'atelier de mon père, qui en est enchanté; c'est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron; aussi gai qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de l'établissement, ce qui ne l'empêche pas, le soir, après sa rude journée de travail, lorsqu'il revient auprès de sa mère qu'il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d'énergie et d'élévation; on ne chante pas autre chose à l'atelier et ses refrains échauffent les coeurs les plus froids et les plus timides.»
— Comme tu dois être fier de ton fils, Dagobert! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons!
— Certainement, c'est superbe… mais ce qui me flatte surtout, c'est qu'il est bon pour sa mère, et qu'il manie vigoureusement le marteau… Quant aux chansons, avant qu'il ait fait le _Réveil du peuple _et la _Marseillaise… _il aura joliment battu du fer; mais c'est égal, où ce diable d'Agricol aura-t-il appris cela? Sans doute à l'école, où, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frère adoptif.