Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l'être idéal qu'elles nommaient leur ange gardien, la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi:

«Le frère adoptif d'Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le coeur, car ils ont tous deux le coeur excellent; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur. Du reste, ajoute mon père, chacun d'eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère: Agricol est brun, grand et fort… il a l'air joyeux et hardi; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur angélique…»

Les orphelines se regardèrent toutes surprises; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit:

— As-tu entendu, Dagobert? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange. Mais c'est tout comme le nôtre…

— Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votre rêve me surprenait.

— Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus? dit Rose.

— Pour ça, mes enfants, quoique le général n'en dise rien, j'en répondrais; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus; mais, bleus ou noirs, il ne s'en servira guère pour regarder les jeunes filles en face; continuer, vous allez voir pourquoi.

Blanche reprit: «La figure de Gabriel a une expression d'une douceur angélique; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s'est intéressé à lui, l'a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l'Amérique…»

— Ton Gabriel est prêtre?… dit Rose en regardant Dagobert.

— Et le nôtre est un ange, ajouta Blanche.