— Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien; c'est égal, chacun son goût; il y a des braves gens partout; mais j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du maréchal Simon, duc de Ligny; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l'empereur; maintenant, terminez votre lecture.

— Hélas! oui, dit Blanche, il n'y a plus que quelques lignes.

Et elle reprit:

«Ainsi donc, ma chère et tendre Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu'il a quittés pour nous. Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux coeur aura su le dédommager…

«Adieu… et encore adieu pour aujourd'hui, mon Éva bien-aimée; pendant un instant, je viens d'interrompre ce jour pour aller jusqu'à la tente de Djalma; il dormait paisiblement, son père le veillait; d'un signe il m'a rassuré. L'intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'épargner encore!… Adieu, ma tendre Éva; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s'éteignent peu à peu; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée; je n'entends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles… Ces mots étrangers m'attristent encore; ils me rappellent ce que j'oublie parfois en t'écrivant… que je suis au bout du monde et séparé de toi… de mon enfant! Pauvres êtres chéris! quel est… quel sera votre sort? Ah! si du moins je pouvais vous envoyer à temps cette médaille qu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, peut- être obtiendrais-tu d'aller en France, ou du moins d'y envoyer ton enfant avec Dagobert; car tu sais de quelle importance… Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres?… Malheureusement, les années se passent… le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé; mais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu, mon Éva bien- aimée! presse notre enfant sur ton coeur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l'exil.

«À demain, après le combat.»

À cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larmes de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.

Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores; le plus profond silence régnait dans l'auberge.

* * * *

Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l'intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.