IX. Les cages.
Morok venait de s'armer; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cote de mailles, tissu d'acier souple comme la toile, dure comme le diamant; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.
Quoique depuis longtemps domptés par l'adresse et par l'énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles; mais, grâce à l'armure cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d'acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu'un léger coup de badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d'une brûlure profonde. Reconnaissant l'inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d'une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d'une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.
Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier qui s'étendait au-dessus du vaste hangar où l'on avait déposé les cages de ses animaux: une simple cloison de planches séparait ce hangar de l'écurie des chevaux du dompteur de bêtes.
Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D'un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer; on les traînait ainsi facilement jusqu'au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L'une d'elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage; la couleur de sa robe se confondant avec l'obscurité qui l'entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre deux lueurs ardentes et fixes: deux larges prunelles d'un jaune phosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu'à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n'ont l'entière lucidité de leur vue qu'au milieu des ténèbres.
Le Prophète était entré silencieusement dans l'écurie; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir: son oeil luttait d'éclat et d'immobilité avec l'oeil étincelant et fixe de la panthère… Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait déjà l'influence du regard fascinateur de son maître; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un sourd râlement de colère; puis bientôt ses yeux, rouverts comme malgré elle, s'attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète. Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d'une vipère; la peau de son front se rida convulsivement; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla s'établir entre les regards de l'homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d'acier chauffée à blanc, et dit d'une voix brève et impérieuse:
— La Mort… ici!
La panthère se leva, mais s'écrasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d'un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l'agilité.
Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un pas vers la panthère… La panthère fit un pas vers le Prophète… Il s'arrêta… La Mort s'arrêta.
À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s'il eût été jaloux de l'attention que son maître portait à la panthère; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir; sa queue, pareille à un gros serpent rougeâtre annelé d'ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert transparent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète. Telle était l'influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s'il eût été effrayé de sa témérité; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui; pendant quelques secondes, il l'examina très attentivement. La panthère, n'étant plus soumise à l'influence du regard de son maître, retourna se tapir dans l'ombre.