Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'étant fait entendre dans la cage du lion Caïn, attira l'attention du Prophète; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre: ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.
Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordres, Goliath n'eût donné au lion quelques os à ronger… Pour s'en assurer, il dit d'une voix brève et ferme:
— Caïn!!
Caïn ne changea pas de position.
— Caïn… ici! reprit Morok d'une voix plus haute.
Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.
— Caïn… ici! dit une troisième fois le prophète; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brûlante sur la hanche du lion.
À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, superbe… effrayant à voir. Le Prophète se trouvant à l'angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s'était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu'au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.
— Caïn!! à bas!! dit le Prophète en se rapprochant vivement.
Le lion n'obéissait pas encore… ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn… À cette cuisante brûlure, suivie d'un appel imprévu de son maître, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui- même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.