Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn rongeait: c'était une des planches du parquet de sa cage, qu'il était parvenu à soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.
Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d'une cage à l'autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace, comme s'il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l'oreille en s'arrêtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l'auberge.
Cette porte s'ouvrit, Goliath parut; ses habits ruisselaient d'eau.
— Eh bien?… lui dit le Prophète.
— Ça n'a pas été sans peine… Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.
— Aucun soupçon?
— Aucun, maître; vos renseignements étaient bons; la porte du cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu'il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l'avais appuyé au mur, j'ai monté dessus; avec mes six pieds, ça m'en faisait neuf, je pouvais m'accouder sur la fenêtre; j'ai pris la persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la persienne de toutes mes forces…
— Et l'on a cru que c'était le vent?
— On a cru que c'était le vent. Vous voyez que la brute n'est pas si brute… Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau… Au bout de peu de temps, j'ai entendu la voix du vieux… j'avais bien fait de me dépêcher.
— Oui, quand je t'ai sifflé, il venait d'entrer dans la salle où l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.