Le visage du soldat, perdant tout à coup son expression d'aménité forcée, redevint sévère; il répondit d'une voix grave et émue:
— Mon cheval est mort…, ce n'est plus qu'une carcasse, c'est vrai; et il y a une heure, quoique bien vieux, il était plein de courage et d'intelligence… il hennissait joyeusement à ma voix… et chaque soir il léchait les mains des deux pauvres enfants qu'il avait protégées tout le jour… comme autrefois il avait porté leur mère… Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera à la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit… Ce n'était pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l'aimais, moi, mon cheval.
À ces mots, prononcés avec une simplicité digne et touchante, le bourgmestre, ému malgré lui, se reprocha ses paroles.
— Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d'une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous? c'est un malheur.
— Un malheur… oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur! Les jeunes filles que j'accompagne étaient trop faibles pour entreprendre une longue route à pied, trop pauvres pour voyager en voiture… Pourtant il fallait que nous arrivassions à Paris avant le mois de février… Quand leur mère est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n'ont plus que moi…
— Vous êtes donc leur…
— Je suis leur fidèle serviteur, monsieur le bourgmestre, et maintenant que mon cheval a été tué, qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Voyons, vous êtes bon, vous avez peut-être des enfants? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte… si, après avoir été bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez! bien malheureuses, car mes filles sont filles d'exilés…, leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d'un cheval, ce voyage devînt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que ça ne vous remuerait pas le fond du coeur? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irréparable?
— Certainement, répondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l'émotion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravité de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m'intéressent. Quel âge ont-elles?
— Quinze ans et deux mois… elles sont jumelles…
— Quinze ans et deux mois… à peu près l'âge de ma Frédérique.