À la vue de Djalma profondément endormi, les yeux brillants de l'Étrangleur redoublèrent d'éclat: une contraction nerveuse ou plutôt de rire muet et farouche, vrillant les deux coins de sa bouche, les attira vers les pommettes et découvrit deux rangées de dents limées triangulairement comme une lame de scie, et teintes d'un noir luisant. Djalma était couché de telle sorte, et si près de la porte de l'ajoupa (elle s'ouvrait de dehors en dedans) que si l'on eût tenté de l'entrebâiller, il aurait été réveillé à l'instant même.
L'Étrangleur, le corps toujours caché par l'arbre, voulant examiner attentivement l'intérieur de la cabane, se pencha davantage, et, pour se donner un point d'appui, posa légèrement sa main sur le rebord de l'ouverture qui servait de fenêtre; ce mouvement ébranla la grande fleur du cactus, au fond de laquelle était logé le petit serpent; il s'élança et s'enroula rapidement autour du poignet de l'Étrangleur.
Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un léger cri… mais en se retirant brusquement en arrière, toujours cramponné au tronc d'arbre, il s'aperçut que Djalma avait fait un mouvement… En effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit à demi les yeux, tourna sa tête du côté de la petite fenêtre, et une aspiration profonde souleva sa poitrine, car la chaleur concentrée sous cette épaisse voûte de verdure humide était intolérable.
À peine Djalma eut-il remué, qu'à l'instant retentit derrière l'arbre ce glapissement bien sonore, aigu, que jette l'oiseau du paradis lorsqu'il prend son vol, cri à peu près semblable à celui du faisan… Ce cri se répéta bientôt, mais en s'affaiblissant, comme si le brillant oiseau se fût éloigné. Djalma, croyant savoir la cause du bruit qui l'avait un instant éveillé, étendit légèrement le bras sur lequel reposait sa tête, et se rendormit sans presque changer de position.
Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna de nouveau dans cette solitude; tout resta immobile. L'Étrangleur, par son habile imitation du cri d'un oiseau, venait de réparer l'imprudente exclamation de surprise et de douleur que lui avait arraché la piqûre du reptile. Lorsqu'il supposa Djalma rendormi, il avança la tête et vit en effet le jeune Indien replongé dans le sommeil. Descendant alors de l'arbre avec la même précaution, quoique sa main gauche fût assez gonflée par la morsure du serpent, il disparut dans les joncs.
À ce moment un chant lointain, d'une cadence monotone et mélancolique, se fit entendre. L'Étrangleur se redressa, écouta attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de courroux sinistres. Le chant se rapprocha de plus en plus de la cabane.
Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairière, se dirigea vers l'endroit où se tenait caché l'Étrangleur. Celui- ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins; l'une de ses extrémités était armée d'une balle de plomb, de la forme et du volume d'un oeuf; après avoir attaché l'autre bout de ce lacet à son poignet droit, l'Étrangleur prêta de nouveau l'oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans la direction de l'Indien, qui s'avançait lentement sans interrompre son chant plaintif et doux. C'était un jeune garçon de vingt ans à peine, esclave de Djalma; il avait le teint bronzé; une ceinture bariolée serrait sa robe de coton bleu; il portait un petit ruban rouge et des anneaux d'argent aux oreilles et aux poignets… Il apportait un message à son maître qui, durant la grande chaleur du jour, se reposait dans cet ajoupa, situé à une assez grande distance de la maison qu'il habitait.
Arrivant à un endroit où l'allée se bifurquait, l'esclave prit sans hésiter le sentier qui conduisait à la cabane… dont il se trouvait alors à peine éloigné de quarante pas.
Un de ces énormes papillons de Java, dont les ailes étendues ont six à huit pouces de long et offrent deux raies d'or verticales sur un fond d'outre-mer, voltigea de feuille en feuille et vint s'abattre et se fixer sur un buisson de gardénias odorants à portée du jeune Indien. Celui-ci suspendit son chant, s'arrêta, avança prudemment le pied, puis la main… et saisit le papillon. Tout à coup l'esclave voit la sinistre figure de l'Étrangleur se dresser devant lui… il entend un sifflement pareil à celui d'une fronde, il sent une corde lancée avec autant de rapidité que de force entourer son cou d'un triple noeud, et presque aussitôt le plomb dont elle est armée le frappe violemment derrière le crâne.
Cette attaque fut si brusque, si imprévue, que le serviteur de Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gémissement… Il chancela… l'Étrangleur donna une vigoureuse secousse au lacet… la figure bronzée de l'esclave devint d'un noir pourpré, et il tomba sur ses genoux en agitant ses bras… l'Étrangleur le renversa tout à fait… serra si violemment la corde que le sang jaillit de la peau… La victime fit quelques derniers mouvements convulsifs, et puis ce fut tout… Pendant cette rapide mais terrible agonie, le meurtrier, agenouillé devant sa victime, épiant ses moindres convulsions, attachant sur elle des yeux fixes, ardents, semblait plongé dans l'extase d'une jouissance féroce… ses narines se dilataient, les veines de ses tempes, de son cou se gonflaient, et ce même rictus sinistre, qui avait retroussé ses lèvres à l'aspect de Djalma endormi, montrait ses dents noires et aiguës, qu'un tremblement nerveux des mâchoires heurtait l'une contre l'autre. Mais bientôt il croisa ses bras sur sa poitrine haletante, courba le front en murmurant des paroles mystérieuses, ressemblant à une invocation ou à une prière… Et il retomba dans la contemplation farouche que lui inspirait l'aspect du cadavre…