Pendant que M. Rodin expédiait sa correspondance cosmopolite… du fond de la rue du Milieu-des-Ursins, à Paris; pendant que les filles du général Simon, après avoir quitté en fugitives l'auberge du _Faucon Blanc, _étaient retenues prisonnières à Leipzig avec Dagobert, d'autres scènes intéressant vivement ces différents personnages se passaient pour ainsi dire parallèlement et à la même époque… à l'extrémité du monde, au fond de l'Asie, à l'île de Java, non loin de la ville de Batavia, résidence de M. Josué Van Daël, l'un des correspondants de M. Rodin.
Java!!! contrée magnifique et sinistre, où les plus admirables fleurs cachent les plus hideux reptiles, où les fruits les plus éclatants renferment des poisons subtils, où croissent des arbres splendides dont l'ombrage tue; où le vampire, chauve-souris gigantesque, pompe le sang des victimes dont il prolonge le sommeil, en les entourant d'un air frais et parfumé; car l'éventail le plus agile n'est pas plus rapide que le battement des grandes ailes musquées de ce monstre.
Le mois d'octobre 1831 touche à sa fin. Il est midi, heure presque mortelle pour qui affronte ce soleil torréfiant, qui répand sur le ciel bleu d'émail foncé des nappes de lumière ardente.
Un _ajoupa, _sorte de pavillon de repos fait de nattes de jonc étendues sur de gros bambous profondément enfoncés dans le sol, s'élève au milieu de l'ombre bleuâtre projetée par un massif d'arbres d'une verdure aussi étincelante que de la porcelaine verte; ces arbres, de formes bizarres, sont ici arrondis en arcades, là élancés en flèches, plus loin ombellés en parasols, mais si feuillus, si épais, si enchevêtrés les uns dans les autres que leur dôme est impénétrable à la pluie.
Le sol, toujours marécageux, malgré cette chaleur infernale, disparaît sous un inextricable amas de lianes, de fougères, de joncs touffus, d'une fraîcheur, d'une vigueur de végétation incroyables, et qui atteignent presque au toit de l'ajoupa, caché là ainsi qu'un nid dans l'herbe. Rien de plus suffocant que cette atmosphère pesamment chargée d'exhalaisons humides comme la vapeur de l'eau chaude, et imprégnée des parfums les plus violents, les plus âcres; car le cannelier, le gingembre, le stéphanotis, le gardénia, mêlés à ces arbres et à ces lianes, répandent par bouffées leur arôme pénétrant. Un toit de larges feuilles de bananier recouvre cette cabane: à l'une des extrémités est une ouverture carrée servant de fenêtre et grillagée très finement avec des fibres végétales, afin d'empêcher les reptiles et les insectes venimeux de se glisser dans l'ajoupa.
Un énorme tronc d'arbre mort, encore debout, mais incliné, et dont le faîte touche le toit de l'ajoupa, sort du milieu du taillis; de chaque gerçure de son écorce, noire, rugueuse, moussue, jaillit une fleur étrange, presque fantastique; l'aile d'un papillon n'est pas d'un tissu plus léger, d'un pourpre plus éclatant, d'un noir plus velouté: ces oiseaux inconnus que l'on voit en rêve n'ont pas de formes aussi bizarres que ces orchis, fleurs ailées qui semblent toujours prêtes à s'envoler de leurs tiges frêles et sans feuilles; de longs cactus flexibles et arrondis, que l'on prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d'arbre, et y suspendent leurs sarments verts chargés de larges corymbes d'un blanc d'argent nuancé à l'intérieur d'un vif orange: ces fleurs répandent une violente odeur de vanille. Un petit serpent rouge brique, gros comme une forte plume et long de cinq à six pouces, sort à demi sa tête plate de l'un de ces énormes calices parfumés, où il est blotti et lové…
Au fond de l'ajoupa, un jeune homme, étendu sur une natte, est profondément endormi. À voir son teint d'un jaune diaphane et doré, on dirait une statue de cuivre pâle sur laquelle se joue un rayon de soleil; sa pose est simple et gracieuse; son bras droit, replié, soutient sa tête un peu élevée et tournée de profil; sa large robe de mousseline blanche, à manches flottantes, laisse voir sa poitrine et ses bras, dignes d'Antinoüs; le marbre n'est ni plus ferme ni plus poli que sa peau dont la nuance dorée contraste vivement avec la blancheur de ses vêtements. Sur sa poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice… Il a reçu un coup de feu en défendant la vie du général Simon, du père de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite médaille, pareille à celle que portent les deux soeurs. Cet Indien est Djalma. Ses traits sont à la fois d'une grande noblesse et d'une beauté charmante; ses cheveux d'un noir bleu, séparés sur son front, tombent souples, mais non bouclés, sur ses épaules; ses sourcils, hardiment et finement dessinés, sont d'un noir aussi foncé que ses longs cils, dont l'ombre se projette sur ses joues imberbes; ses lèvres d'un rouge vif, légèrement entr'ouvertes, exhalent un souffle oppressé; son sommeil est lourd, pénible, car la chaleur devient de plus en plus suffocante.
Au dehors, le silence est profond. Il n'y a pas le plus léger souffle de brise. Cependant, au bout de quelques minutes, les fougères énormes qui couvrent le sol commencent à s'agiter presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur ébranlait la base de leurs tiges. De temps à autre, cette faible oscillation cessait brusquement; tout redevenait immobile. Après plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond silence, une tête humaine apparut au milieu des joncs, à peu de distance du tronc de l'arbre mort.
Cet homme, d'une figure sinistre, avait le teint couleur de bronze verdâtre, de longs cheveux noirs tressés autour de sa tête, des yeux brillant d'un éclat sauvage, et une physionomie remarquablement intelligente et féroce. Suspendant son souffle, il demeura un moment immobile; puis, s'avançant sur les mains et sur les genoux, en écartant si doucement les feuilles qu'on n'entendait pas le plus petit bruit, il atteignit ainsi avec prudence et lenteur le tronc incliné de l'arbre mort, dont le faîte touchait presque au toit de l'ajoupa. Cet homme, Malais d'origine et appartenant à la secte des Étrangleurs, après avoir écouté de nouveau, sortit presque entièrement des broussailles; sauf une espèce de caleçon blanc serré à la taille par une ceinture bariolée de couleurs tranchantes, il était entièrement nu; une épaisse couche d'huile enduisait ses membres bronzés, souples et nerveux. S'allongeant sur l'énorme tronc du côté opposé à la cabane et ainsi masqué par le volume de cet arbre entouré de lianes, il commença d'y ramper silencieusement, avec autant de patience que de précaution. Dans l'ondulation de son échine, dans la flexibilité de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont la détente devait être terrible, il y avait quelque chose de la sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie.
Atteignant ainsi, complètement inaperçu, la partie déclive de l'arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus séparé que par une distance d'un pied environ de la petite fenêtre. Alors il avança prudemment la tête, et plongea son regard dans l'intérieur de la cabane, afin de trouver le moyen de s'y introduire.