La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines de Tchandi, dans l'espoir d'y rencontrer le général Simon. M. Josué venait de se retirer dans son cabinet, où l'on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fenêtre de ce cabinet, situé au rez-de-chaussée, donnant sur une petite cour déserte, était à l'extérieur solidement grillagée de fer; une persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de la grande chaleur du climat de Java. M. Josué, après avoir posé sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la pendule.

— Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientôt venir.

Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise, gagna la cour avec précaution, afin de n'être pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou à secret qui fermait le battant d'une grande barrière de six pieds environ, formidablement armée de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il regagna son cabinet après avoir successivement et soigneusement refermé derrière lui les autres portes.

M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fond d'un tiroir une longue lettre, ou plutôt un mémoire commencé depuis quelque temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adressée à M. Rodin, à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, était antérieure à la libération de Djalma et à son arrivée à Batavia).

Le mémoire en question était aussi adressé à M. Rodin; M. Josué le continua de la sorte:

«Craignant le retour du général Simon, dont j'avais été instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'étais parvenu à me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre _intactes _à Djalma, j'ai dû, forcé par le temps et par les circonstances, recourir aux moyens extrêmes tout en sauvant complètement les apparences, et en rendant un signalé service à l'humanité; cette dernière raison m'a surtout décidé.

«Un nouveau danger d'ailleurs commandait impérieusement ma conduite. Le bateau à vapeur _le Ruyter _a mouillé ici hier, et il repart demain dans la journée. Ce bâtiment fait la traversée pour l'Europe par le golfe Arabique; ses passagers débarquent à l'isthme de Suez, le traversent et vont reprendre à Alexandrie un autre bâtiment qui les conduit en France.

«Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines; nous sommes à la fin d'octobre; le prince Djalma pourrait donc être en France vers le commencement du mois de janvier; et d'après vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que j'exécute avec zèle et soumission, il fallait à tout prix mettre obstacle à ce départ, puisque, me dites-vous, un des plus graves intérêts de la _Société _serait compromis par l'arrivée de ce jeune Indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme je l'espère, à lui faire manquer l'occasion du _Ruyter, _il lui sera matériellement impossible d'arriver en France avant le mois d'avril; car le _Ruyter _est le seul bâtiment qui fasse le trajet directement: les autres navires mettent au moins quatre ou cinq mois à se rendre en Europe.

«Avant de vous parler du moyen que j'ai dû employer pour retenir ici le prince Djalma, moyen dont à cette heure encore j'ignore le bon ou le mauvais succès, il est bon que vous connaissiez certains faits.

«L'on vient de découvrir dans l'Inde anglaise une communauté dont les membres s'appelaient entre eux _frères de la bonne oeuvre _ou _phansegars, _ce qui signifie simplement _Étrangleurs; _ces meurtriers ne répandent pas le sang: ils étranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation homicide et aux lois d'une infernale divinité nommée par eux _Bohwanie. _Je ne puis mieux vous donner une idée sur cette horrible secte qu'en transcrivant ici quelques lignes de l'avant- propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette association ténébreuse avec un zèle infatigable; ce rapport a été publié il y a deux mois. En voici un extrait; c'est le colonel qui parle: