Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma crut les soupçons du contrebandier assez fondés. Après un moment de silence, il lui dit:
— Veux-tu te charger de reconduire mon cheval!… Ma maison est en dehors de la ville, là-bas, cachée dans les arbres de la mosquée neuve… Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval m'embarrasserait: j'irai bien plus vite à pied…
— Je sais où vous demeurez; le général Simon me l'avait dit… j'y serais allé si je ne vous avais pas rencontré ici… donnez- moi donc votre cheval.
Djalma sauta légèrement à terre, jeta la bride à Mahal, déroula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier en lui disant:
— Tu as été fidèle et obéissant… tiens… C'est peu… mais je n'ai pas davantage.
— Kadja-Sing était bien nommé le Père du Généreux, dit le contrebandier en s'inclinant avec respect et reconnaissance.
Et il prit la route qui conduisait à Batavia, en conduisant en main la cavale de Djalma.
Le jeune Indien s'enfonça dans le taillis, et, marchant à grands pas, il se dirigea vers la montagne où étaient les ruines de Tchandi, et où il ne pouvait arriver qu'à la nuit.
IV. M. Josué Van Daël.
M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de M. Rodin, était né à Batavia (capitale de l'île de Java); ses parents l'avaient envoyé faire son éducation à Pondichéry dans une célèbre maison religieuse, établie depuis longtemps dans cette ville et appartenant à la compagnie de Jésus. C'est là qu'il s'était affilié à la congrégation comme _profès des trois voeux _ou même laïque, appelé vulgairement _coadjuteur temporel. _M. Josué était un homme d'une probité qui passait pour intacte, d'une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret, réservé, d'une habileté, d'une sagacité remarquables; ses opérations financières étaient presque toujours heureuses, car une puissance protectrice lui donnait toujours à temps la connaissance des événements qui pouvaient avantageusement influer sur ses transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichéry était intéressée dans ses affaires: elle le chargeait de l'exportation et de l'échange des produits de plusieurs propriétés qu'elle possédait dans cette colonie. Parlant peu, écoutant beaucoup, ne discutant jamais, d'une politesse extrême, donnant peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait généralement, à défaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les gens rigoristes; car, au lieu de subir l'influence des moeurs coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec une grande régularité, et son extérieur avait quelque chose d'austèrement composé qui imposait beaucoup.