— Mahal… si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre grâce et une large récompense vous sont assurées… Votre place est arrêtée sur le _Ruyter, _vous partirez demain: vous serez ainsi à l'abri de la vengeance des Étrangleurs, qui vous poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands criminels à la justice… Dieu vous bénira… Allez de ce pas m'attendre à la porte de M. le gouverneur… je vous introduirai; il s'agit de choses si importantes, que je n'hésite pas à aller le réveiller au milieu de la nuit… Allez vite… je vous suis de mon côté.
On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s'éloignait, et le silence régna de nouveau dans la maison.
M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au mémoire commencé: «Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia… Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le 13 février de l'an prochain… Ainsi que je l'avais prévu, je vais être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j'ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau à vapeur _le Ruyter _portera en Europe.»
Après avoir refermé son secrétaire, M. Josué sonna bruyamment, et, au grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le voir sortir au milieu de la nuit, il se rendit à la hâte à la résidence du gouverneur de l'île.
Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.
V. Les ruines de Tchandi.
À l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l'Étrangleur sur Djalma, a succédé une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'élève lentement derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline, au milieu d'un bois épais, à trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierres, de hautes murailles de briques rongées par le temps, de vastes portiques chargés d'une végétation parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l'horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant à travers l'ouverture de l'un des portiques, éclairent deux statues colossales placées au pied d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles. Les débris de l'une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent le sol, l'autre, restée entière et debout, est effrayante à voir…
Elle représente un homme de proportions gigantesques: la tête a trois pieds de hauteur; l'expression de cette figure est féroce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustées dans sa face grise: sa bouche large, profonde, démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre; à la clarté de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux… Une large ceinture chargée d'ornements symboliques entoure le corps de cette statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a quatre bras étendus; dans ses quatre mains, il porte une tête d'éléphant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau semblable à un héron. La lune, éclairant cette statue de côté, la profile d'une vive lumière, qui augmente encore l'étrangeté farouche de son aspect.
Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, très hardiment fouillés; l'un des mieux conservés représente un homme à tête d'éléphant, ailé comme une chauve- souris et dévorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines encadrées de massifs d'arbres d'un vert sombre, couvertes d'emblèmes effrayants et vues à la clarté de la lune, au milieu du profond silence de la nuit.
À l'une des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque mystérieuse et sanglante divinité javanaise, est adossée une hutte grossièrement construite de débris de pierres et de briques; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte; il s'en échappe une lueur rougeâtre qui jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte.