— Toujours ce songe! dit Faringhea au nègre; toujours le souvenir de cet homme!

— Quel homme?

— Ne te rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans le féroce colonel
Kennedy… le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du
Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et
cinquante serviteurs?

— Oui, oui, dit le nègre, et à nous trois, chasseurs d'hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne; Kennedy, avec ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n'a pas eu son tigre… et nous avons eu le nôtre, ajouta-t-il avec une ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tombé dans notre embuscade, et les frères de la _bonne oeuvre _ont offert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.

— Si tu t'en souviens, c'est au moment où nous venions de serrer une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperçu tout à coup ce voyageur… il nous avait vus, il fallait s'en défaire… Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit en songe…

Et il désigna l'Indien endormi.

— Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, dit le nègre, regardant Faringhea d'un air significatif.

— Écoute, dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation de son rêve, recommençait à parler d'une voix saccadée, écoute, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou de servir avec nous la _bonne oeuvre… _Son esprit est frappé!… toujours frappé.

En effet, l'Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte d'interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les demandes et les réponses.

— Voyageur, disait-il d'une voix entrecoupée par de brusques silences, pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'étend d'une tempe à l'autre… c'est une marque fatale; ton regard est triste comme la mort… As-tu été victime? viens avec nous… Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert? — _Oui, beaucoup souffert… — _Depuis longtemps? — _Oui, depuis bien longtemps. — _Tu souffres encore? — Toujours. — À qui t'a frappé, que réserves-tu? — _La pitié. — _Veux-tu rendre coup pour coup? — _Je veux rendre l'amour pour la haine. — _Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal? — Je suis celui qui aime, qui souffre et qui pardonne.