II. La tempête.
La mer est affreuse… Des lames immenses, d'un vert sombre marbré d'écume blanche dessinent leurs ondulations, tour à tour hautes et profondes, sur une large bande de lumière rouge qui s'étend à l'horizon. Au-dessus s'entassaient de lourdes masses de nuages d'un noir bitumineux; chassées par la violence du vent, quelques folles nuées d'un gris rougeâtre courent sur ce ciel lugubre. Le pâle soleil d'hiver, avant de disparaître au milieu des grands nuages derrière lesquels il monte lentement, jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente, dore çà et là les crêtes transparentes des vagues les plus élevées.
Une ceinture d'écume neigeuse bouillonne et tourbillonne à perte de vue sur les récifs dont cette côte âpre et dangereuse est hérissée. Au loin, à mi-côte d'un promontoire de roches, assez avancé dans la mer, s'élève le château de Cardoville; un rayon de soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses toits d'ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel chargé de vapeurs. Un grand navire désemparé, ne naviguant plus que sous des lambeaux de voile fixés à des tronçons de mât, dérive vers la côte. Tantôt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantôt il plonge au fond de leurs abîmes.
Un éclair brille… il est suivi d'un bruit sourd à peine perceptible au milieu du fracas de la tempête. Ce coup de canon est le dernier signal de détresse de ce bâtiment, qui se perd et court malgré lui sur la côte. À ce moment, un bateau à vapeur, surmonté de son panache de noire fumée, venait de l'est et allait vers l'ouest; faisant tous ses efforts pour se maintenir éloigné de la côte, il laissait les récifs à sa gauche. Le navire démâté devait, d'un instant à l'autre, passer à l'avant du bateau à vapeur, en courant sur les roches où le poussaient le vent et la marée.
Tout à coup un violent coup de mer coucha le bateau à vapeur sur le flanc: la vague énorme, furieuse, s'abattit sur le pont; en une seconde la cheminée fut renversée, le tambour brisé, une des roues de la machine mise hors de service… une seconde lame, succédant à la première, prit encore le bâtiment par le travers, et augmenta tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientôt à la côte… dans la même direction que le trois-mâts. Mais celui- ci, quoique plus éloigné des récifs, offrant au vent et à la mer une plus grande surface que le bateau à vapeur, le gagnait de vitesse dans leur dérive commune, et il s'en rapprocha bientôt assez pour qu'il y eût à craindre un abordage entre les deux bâtiments… nouveau danger ajouté à toutes les horreurs d'un naufrage alors certain.
Le trois-mâts, navire anglais, nommé le Black-Eagle, venait d'Alexandrie, d'où il amenait des passagers qui, arrivés de l'Inde et de Java par la mer Rouge sur le bateau à vapeur le Ruyter, avaient quitté ce bâtiment pour traverser l'isthme de Suez. Le Black-Eagle, en sortant du détroit de Gibraltar, avait été relâcher aux Açores, d'où il arrivait alors… Il faisait voile pour Portsmouth lorsqu'il fut assailli par le vent du nord-ouest qui régnait alors dans la Manche.
Le bateau à vapeur, nommé le Guillaume-Tell, arrivait d'Allemagne, par l'Elbe; après avoir passé à Hambourg, il se dirigeait vers le Havre.
Ces deux bâtiments, jouets de lames énormes, poussés par la tempête, entraînés par la marée, couraient sur les récifs avec une effrayante rapidité. Le pont de chaque navire offrait un spectacle terrible; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d'une falaise à pic.
Le capitaine du Black-Eagle, debout à l'arrière, se tenant sur un débris de mâture, donnait dans cette extrémité terrible ses derniers ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations avaient été enlevées par les lames. Il ne fallait pas songer à mettre la chaloupe à flot; la seule chance de salut, dans le cas où le navire ne se briserait pas tout d'abord en touchant le banc de roches, était d'établir, au moyen d'un câble porté sur les roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus dangereuses entre la terre et les débris d'un navire.
Le pont était couvert de passagers dont les cris et l'épouvante augmentaient encore la confusion générale. Les uns, frappés de stupeur, cramponnés aux râteliers des haubans, attendaient la mort avec une insensibilité stupide; d'autres se tordaient les mains avec désespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des imprécations terribles.