— Comme elles étaient évanouies… nous les transportions plus loin, dans un endroit où le sable était bien sec… Pendant que nous nous occupions de ce soin, nous voyons paraître la tête d'un homme au-dessous d'une roche; il essayait de la gravir en s'y cramponnant d'une main; on court à lui, et bien heureusement encore! car ses forces étaient à bout: il est tombé épuisé entre les mains de nos hommes. C'est de lui que je te disais: c'est un héros, car, non content d'avoir sauvé les deux jeunes filles avec un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une troisième personne, et il était retourné au milieu des rochers battus par la mer… mais ses forces étaient à bout, et, sans nos hommes, il aurait été bien certainement enlevé des roches auxquelles il se cramponnait.

— Tu as raison, c'est un fier courage…

M. Rodin, la tête baissée sur sa poitrine, semblait étranger à la conversation; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la réflexion: les deux jeunes filles qu'on venait de sauver avaient quinze ans; elles étaient vêtues de deuil; elles se ressemblaient à s'y méprendre; l'une portait au cou une médaille de bronze: il n'en pouvait plus douter, il s'agissait des filles du général Simon. Comment les deux soeurs étaient-elles au nombre des naufragés? Comment étaient-elles sorties de la prison de Leipzig? Comment n'en avait-il pas été instruit? S'étaient-elles évadées? Avaient-elles été mises en liberté? Comment n'en avait-il pas été averti? Ces pensées secondaires, qui se présentaient en foule à l'esprit de M. Rodin, s'effaçaient devant ce fait: «Les filles du général Simon étaient là.» Sa trame, laborieusement ourdie, était anéantie.

— Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit le régisseur en s'adressant à sa femme et sans remarquer la préoccupation de M. Rodin, tu t'attends peut-être, d'après cela, à voir un hercule; et bien! tu n'y est pas… c'est presque un enfant, tant il a l'air jeune, avec sa jolie figure douce et ses grands cheveux blonds… Enfin, je lui ai laissé un manteau, car il n'avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas de laine noirs aussi… ce qui m'a semblé singulier.

— C'est vrai, les marins ne sont guère habillés de la sorte.

— Du reste, quoique le navire où il était fût anglais, je crois que mon héros est Français, car il parle notre langue comme toi et moi… Ce qui m'a fait venir les larmes aux yeux, c'est quand les jeunes filles sont revenues à elles… En le voyant, elles se sont jetées à ses genoux; elles avaient l'air de le regarder avec religion et de le remercier comme on prie Dieu… Puis après, elles ont jeté les yeux autour d'elles comme si elles avaient cherché quelqu'un; elles se sont dit quelques mots, et ont éclaté en sanglots en se jetant dans les bras l'une de l'autre.

— Quel sinistre, mon Dieu! combien de victimes il doit y avoir!

— Quand nous avons quitté les falaises, la mer avait déjà rejeté sept cadavres… des débris, des caisses… J'ai fait prévenir les douaniers garde-côtes… Ils resteront là toute la journée pour veiller; et si, comme je l'espère, d'autres naufragés échappent, on les enverrait ici… Mais, écoute donc, on dirait un bruit de voix… Oui, ce sont nos naufragés.

Et le régisseur et sa femme coururent à la porte de la salle, qui s'ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquiétude courroucée l'arrivée des naufragés; un tableau touchant s'offrit à sa vue.

Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement percée d'un côté de plusieurs fenêtres en ogive, trois personnes conduites par un paysan s'avançaient lentement. Ce groupe se composait de deux jeunes filles et de l'homme intrépide à qui elles devaient la vie… Rose et Blanche étaient à droite et à gauche de leur sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s'appuyait légèrement sur leurs bras. Quoiqu'il eût vingt-cinq ans accomplis, la figure juvénile de cet homme n'annonçait pas cet âge; ses longs cheveux blond cendré, séparés au milieu de son front, tombaient lisses et humides sur le collet d'un ample manteau brun dont on l'avait couvert. Il serait difficile de rendre l'adorable bonté de cette pâle et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de Raphaël a produit de plus idéal; car seul ce divin artiste aurait pu rendre la grâce mélancolique de ce visage enchanteur, la sérénité de son regard céleste, limpide et bleu comme celui d'un archange… ou d'un martyr monté au ciel. Oui, d'un martyr, car une sanglante auréole ceignait déjà cette tête charmante…