Cet appartement est situé auprès de ceux qui sont occupés par
Dagobert et par les deux soeurs.
Rabat-Joie, probablement sans aucune défiance dans un si honnête château, a quitté la porte de Rose et de Blanche pour venir se réchauffer et s'étendre devant le foyer au coin duquel le missionnaire est endormi. Rabat-Joie, son museau appuyé sur ses pattes allongées, jouit avec délices d'un parfait bien-être, après tant de traverses terrestres et maritimes! Nous ne saurions affirmer qu'il pense habituellement beaucoup au pauvre vieux Jovial, à moins qu'on ne prenne pour une marque de souvenir de sa part son irrésistible besoin de mordre tous les chevaux blancs qu'il avait rencontrés depuis la mort de son vénérable compagnon, lui jusqu'alors le plus inoffensif des chiens à l'endroit des chevaux de toute robe.
Au bout de quelques instants, une des portes qui donnaient dans cette chambre s'ouvrit, et les deux soeurs entrèrent timidement. Depuis quelques instants éveillées, reposées et habillées, elles ressentaient encore de l'inquiétude au sujet de Dagobert: quoique la femme du régisseur, après les avoir conduites dans leur chambre, fût ensuite revenue leur apprendre que le médecin du village ne trouvait aucune gravité dans l'état et dans la blessure du soldat, néanmoins elles sortaient de chez elles, espérant s'informer de lui auprès de quelqu'un du château.
Le haut dossier de l'antique fauteuil où dormait Gabriel le cachait complètement! mais les orphelines, voyant Rabat-Joie tranquillement couché au pied de ce fauteuil, crurent que Dagobert y sommeillait; elles s'avancèrent donc vers ce siège sur la pointe du pied. À leur grand étonnement, elles virent Gabriel endormi. Interdites, elles s'arrêtèrent immobiles, n'osant ni reculer ni avancer, de peur de l'éveiller. Les longs cheveux blonds du missionnaire, n'étant plus mouillés, frisant naturellement autour de son cou et de ses épaules, la pâleur de son teint ressortait sur le pourpre foncé du damas qui recouvrait le dossier du fauteuil. Le beau visage de Gabriel exprimait alors une mélancolie amère, soit qu'il fût sous l'impression d'un songe pénible, soit qu'il eût l'habitude de cacher de douloureux ressentiments dont l'expression se révélait à son insu pendant son sommeil; malgré cette apparence de tristesse navrante, ses traits conservaient leur caractère d'angélique douceur, d'un attrait inexprimable… car rien n'est plus touchant que la beauté qui souffre.
Les deux jeunes filles baissèrent les yeux, rougirent spontanément, et échangèrent un coup d'oeil un peu inquiet en se montrant du regard le missionnaire endormi.
— Il dort, ma soeur, dit Rose à voix basse.
— Tant mieux… répondit Blanche aussi à voix basse en faisant à
Rose un signe d'intelligence, nous pourrons le bien regarder…
— En venant de la mer ici avec lui, nous n'osions pas…
— Vois donc comme sa figure est douce!
— Il me semble que c'est bien lui que nous avons vu dans nos rêves…