— C'est dit, c'est dit… Et les deux hommes se séparèrent. L'un gagna la place du Cloître; l'autre se dirigea au contraire vers l'extrémité de la ruelle qui débouche rue Saint-Merry, et ne fut pas longtemps à trouver le numéro de la maison qu'il cherchait: maison haute et étroite, et, comme toutes celles de cette rue, d'une triste et misérable apparence.
De ce moment l'homme commença de se promener de long en large devant la porte de l'allée numéro 5.
Si l'extérieur de ces demeures était repoussant, rien ne saurait donner une idée de leur intérieur lugubre, nauséabond; la maison numéro 5 était surtout dans un état de délabrement et de malpropreté affreux à voir… L'eau qui suintait des murailles ruisselait dans l'escalier sombre et boueux; au second étage, on avait mis sur l'étroit palier quelques brassées de paille pour que l'on pût s'y essuyer les pieds: mais cette paille, changée en fumier, augmentait encore cette odeur énervante, inexprimable, qui résulte du manque d'air de l'humidité et des putrides exhalaisons des plombs: car quelques ouvertures, pratiquées dans la cage de l'escalier, y jetaient à peine quelques lueurs d'une lumière blafarde.
Dans ce quartier, l'un des plus populeux de Paris, ces maisons sordides, froides, malsaines, sont généralement habitées par la classe ouvrière, qui y vit entassée. La demeure dont nous parlons était de ce nombre. Un teinturier occupait le rez-de-chaussée; les exhalaisons délétères de son officine augmentaient encore la fétidité de cette masure.
De petits ménages d'artisans, quelques ouvriers travaillant en chambrées, étaient logés aux étages supérieurs; dans l'une des pièces du quatrième demeurait Françoise Baudoin, femme de Dagobert. Une chandelle éclairait cet humble logis, composé d'une chambre et d'un cabinet; Agricol occupait une petite mansarde dans les combles. Un vieux papier d'une couleur grisâtre, çà et là fendu par les lézardes du mur, tapissait la muraille où s'appuyait le lit; de petits rideaux, fixés à une tringle de fer, cachaient les vitres; le carreau, non ciré, mais lavé, conservait sa couleur de brique; à l'une des extrémités de cette pièce était un poêle rond contenant une marmite où se faisait la cuisine: sur la commode de bois blanc peint en jaune veiné de brun, on voyait une maison de fer en miniature, chef-d'oeuvre de patience et d'adresse, dont toutes les pièces avaient été façonnées et ajustées par Agricol Baudoin (fils de Dagobert). Un christ en plâtre accroché au mur et entouré de plusieurs rameaux de buis bénit, quelques images de saints grossièrement coloriées, témoignaient des habitudes dévotieuses de la femme du soldat: une de ces grandes armoires de noyer, contournées, rendues presque noires par le temps, était placée entre les deux croisées: un vieux fauteuil garni de velours d'Utrecht vert (premier présent fait à sa mère par Agricol), quelques chaises de paille et une table de travail où l'on voyait plusieurs sacs de grosse toile bise, tel était l'ameublement de cette pièce, mal close par une porte vermoulue; un cabinet y attenant renfermait quelques ustensiles de cuisine et de ménage.
Si triste, si pauvre que semble peut-être cet intérieur, il n'est tel pourtant que pour un petit nombre d'artisans, relativement aisés… car le lit était garni de deux matelas, de draps blancs et d'une chaude couverture; la grande armoire contenait du linge.
Enfin, la femme de Dagobert occupait seule une chambre aussi grande que celles où de nombreuses familles d'artisans honnêtes et laborieux vivent et couchent d'ordinaire en commun, bien heureux lorsqu'ils peuvent donner aux filles et aux garçons un lit séparé! bien heureux lorsque la couverture ou l'un des draps du lit n'a pas été engagé au mont-de-piété! Françoise Baudoin, assise auprès du petit poêle de fonte, qui, par ce temps froid et humide, répandait bien peu de chaleur dans cette pièce mal close, s'occupait de préparer le repas du soir de son fils Agricol. La femme de Dagobert avait cinquante ans environ; elle portait une camisole d'indienne bleue à petits bouquets blancs et un jupon de futaine; un béguin blanc entourait sa tête et se nouait sous son menton. Son visage était pâle et maigre, ses traits réguliers; sa physionomie exprimait une résignation, une bonté parfaites. On ne pouvait en effet trouver une meilleure, une plus vaillante mère: sans autre ressource que son travail, elle était parvenue, à force d'énergie, à élever non seulement son fils Agricol, mais encore Gabriel, pauvre enfant abandonné qu'elle avait eu l'admirable courage de prendre à sa charge. Dans sa jeunesse, elle avait, pour ainsi dire, escompté sa santé à venir pour douze années lucratives, rendues telles par un travail exagéré, écrasant, que de dures privations rendaient presque homicide; car alors (et c'était un temps de salaire splendide comparé au temps présent), à force de veilles, à force de labeur acharné, Françoise avait quelquefois pu gagner jusqu'à cinquante sous par jour, avec lesquels elle était parvenue à élever son fils et son enfant adoptif…
Au bout de ces douze années, sa santé fut ruinée; ses forces, presque à bout; mais, au moins, les deux enfants n'avaient manqué de rien et avaient reçu l'éducation que le peuple peut donner à ses fils: Agricol entrait en apprentissage chez M. François Hardy, et Gabriel se préparait à entrer au séminaire par la protection très empressée de M. Rodin, dont les rapports étaient devenus, depuis 1820 environ, très fréquents avec le confesseur de Françoise Baudoin: car elle avait été et était toujours d'une piété peu éclairée, mais excessive.
Cette femme était une de ces natures d'une simplicité, d'une bonté adorables, un de ces martyrs de dévouements ignorés qui touchent quelquefois à l'héroïsme… Âmes saintes, naïves, chez lesquelles l'instinct du coeur supplée à l'intelligence. Le seul défaut ou plutôt la seule conséquence de cette candeur aveugle était une obstination invincible lorsque Françoise croyait devoir obéir à l'influence de son confesseur, qu'elle était habituée à subir depuis de longues années; cette influence lui paraissant des plus vénérables, des plus saintes, aucune puissance, aucune considération humaines n'auraient pu l'empêcher de s'y soumettre: en cas de discussion à ce sujet, rien au monde ne faisait fléchir cette excellente femme; sa résistance, sans colère, sans emportements, était douce comme son caractère, calme comme sa conscience, mais aussi, comme elle… inébranlable. Françoise Baudoin était, en un mot, un de ces êtres purs, ignorants et crédules, qui peuvent, quelquefois à leur insu, devenir des instruments terribles entre d'habiles et dangereuses mains.
Depuis assez longtemps le mauvais état de sa santé, et surtout le considérable affaiblissement de sa vue, lui imposaient un repos forcé; car à peine pouvait-elle travailler deux ou trois heures par jour: elle passait le reste du temps à l'église.