Au bout de quelques instants, Françoise se leva, débarrassa un des côtés de la table de plusieurs sacs de grosse toile grise, et disposa le couvert de son fils avec un soin, avec une sollicitude maternelle. Elle alla prendre dans l'armoire un petit sac de peau renfermant une vieille timbale d'argent bossuée et un léger couvert d'argent, si mince, si usé, que la cuiller était tranchante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaça près de l'assiette de son fils cette argenterie, présent de noce de Dagobert. C'était ce que Françoise possédait de plus précieux, autant par sa mince valeur que par les souvenirs qui s'y rattachaient; aussi avait-elle souvent versé des larmes amères lorsqu'il lui avait fallu, dans des extrémités pressantes, par suite de maladie ou de chômage, porter au mont-de-piété ce couvert et cette timbale, sacrés pour elle.
Françoise prit ensuite, sur la planche intérieure de l'armoire, une bouteille d'eau et une bouteille de vin aux trois quarts remplie, et les plaça près de l'assiette de son fils; puis elle retourna surveiller le souper.
Quoique Agricol ne fût pas fort en retard, la physionomie de sa mère exprimait autant d'inquiétude que de tristesse; on voyait à ses yeux rougis qu'elle avait beaucoup pleuré. La pauvre femme, après de douloureuses et longues incertitudes, venait d'acquérir la conviction que sa vue, depuis longtemps très affaiblie, ne lui permettrait bientôt plus de travailler, même deux ou trois heures par jour, ainsi qu'elle avait coutume de le faire. D'abord, excellente ouvrière en lingerie, à mesure que ses yeux s'étaient fatigués, elle avait dû s'occuper de couture de plus en plus grossière, et son gain avait nécessairement diminué en proportion; enfin, elle s'était vue réduite à la confection de sacs de campement, qui comportent environ douze pieds de couture; on lui payait ses sacs à raison de deux sous chacun, et elle fournissait le fil. Cet ouvrage était très pénible, elle pouvait au plus parfaire trois de ces sacs en une journée; son salaire était ainsi de six sous. On frémit quand on pense au grand nombre de malheureuses femmes dont l'épuisement, les privations, l'âge, la maladie, ont tellement diminué les forces, ruiné la santé, que tout le labeur dont elles sont capables peut à peine leur rapporter quotidiennement cette somme si minime… Ainsi leur gain décroît en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et les infirmités leur créent…
Heureusement Françoise avait dans son fils un digne soutien: excellent ouvrier, profitant de la juste répartition des salaires et des bénéfices accordés par M. Hardy, son labeur lui rapportait cinq à six francs par jour, c'est-à-dire plus du double de ce que gagnaient les ouvriers d'autres établissements; il aurait donc pu, même en admettant que sa mère ne gagnât rien, vivre aisément lui et elle. Mais la pauvre femme, si merveilleusement économe qu'elle se refusait presque le nécessaire, était devenue, depuis qu'elle fréquentait quotidiennement et assidûment sa paroisse, d'une prodigalité ruineuse à l'endroit de la sacristie. Il ne se passait presque pas de jour où elle ne fit dire une ou deux messes et brûler des cierges, soit à l'intention de Dagobert, dont elle était séparée depuis si longtemps, soit pour le salut de l'âme de son fils, qu'elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol avait un si bon, un si généreux coeur; il aimait, il vénérait tant sa mère, et le sentiment qui inspirait celle-ci était d'ailleurs si touchant, que jamais il ne s'était plaint de ce qu'une grande partie de sa paye (qu'il remettait scrupuleusement à sa mère chaque samedi) passât ainsi en oeuvres pies. Quelquefois seulement il avait fait observer à Françoise, avec autant de respect que de tendresse, qu'il souffrait de la voir supporter des privations que son âge et sa santé rendaient doublement fâcheuses, et cela parce qu'elle voulait de préférence subvenir à ses petites dépenses de dévotion. Mais que répondre à cette excellente mère, lorsqu'elle lui disait les larmes aux yeux:
— Mon enfant, c'est pour le salut de ton père et pour le tien…
Vouloir discuter avec Françoise l'efficacité des messes et l'influence des cierges sur le salut présent et futur du vieux Dagobert, c'eût été aborder une de ces questions qu'Agricol s'était à jamais interdit de soulever par respect pour sa mère et pour ses croyances; il se résignait donc à ne pas la voir entourée de tout le bien-être dont il eût désiré la voir jouir.
À un petit coup bien discrètement frappé à la porte, Françoise répondit:
— Entrez.
On entra.
II. La soeur de la Reine Bacchanal.