La personne qui venait d'entrer chez la femme de Dagobert était une jeune fille de dix-huit ans environ, de petite taille et cruellement contrefaite; sans être positivement bossue, elle avait la taille très déviée, le dos voûté, la poitrine creuse et la tête profondément enfoncée entre les épaules; sa figure, assez régulière, longue, maigre, fort pâle, marquée de petite vérole, exprimait une grande tristesse; ses yeux bleus étaient remplis d'intelligence et de bonté. Par un singulier caprice de la nature, la plus jolie femme du monde eût été fière de la longue et magnifique chevelure brune qui se tordait en une grosse natte derrière la tête de cette jeune fille. Elle tenait un vieux panier à la main. Quoiqu'elle fût misérablement vêtue, le soin et la propreté de son ajustement luttaient autant que possible contre une excessive pauvreté; malgré le froid, elle portait une petite robe d'indienne d'une couleur indéfinissable, mouchetée de taches blanchâtres, étoffe si souvent lavée que sa nuance primitive ainsi que son dessin s'étaient complètement effacés. Sur le visage souffrant et résigné de cette créature infortunée on lisait l'habitude de toutes les misères, de toutes les douleurs, de tous les dédains; depuis sa triste naissance la raillerie l'avait toujours poursuivie; elle était, nous l'avons dit, cruellement contrefaite et, par suite d'une locution vulgaire et proverbiale, on l'avait baptisée la Mayeux; du reste, on trouvait si naturel de lui donner ce nom grotesque qui lui rappelait à chaque instant son infirmité, qu'entraînés par l'habitude, Françoise et Agricol, aussi compatissants envers elle que d'autres se montraient méprisants et moqueurs, ne l'appelaient jamais autrement.

La Mayeux, nous la nommerons ainsi désormais, était née dans cette maison que la femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans; la jeune fille avait été pour ainsi dire élevée avec Agricol et Gabriel. Il y a de pauvres êtres fatalement voués au malheur: la Mayeux avait une très jolie soeur, à qui Perrine Soliveau, leur mère commune, veuve d'un petit commerçant ruiné, avait réservé son aveugle et absurde tendresse, n'ayant pour sa fille disgraciée que dédains et duretés; celle-ci venait pleurer auprès de Françoise, qui la consolait, qui l'encourageait, et qui, pour la distraire le soir à la veillée, lui montrait à lire et à coudre.

Habitués par l'exemple de leur mère à la commisération, au lieu d'imiter les autres enfants, assez enclins à railler, à tourmenter et souvent même à battre la petite Mayeux, Agricol et Gabriel l'aimaient, la protégeaient, la défendaient.

Elle avait quinze ans et sa soeur Céphyse dix-sept ans lorsque leur mère mourut, les laissant toutes deux dans une affreuse misère. Céphyse était intelligente, active, adroite; mais, au contraire de sa soeur, c'était une de ces natures vivaces, remuantes, alertes, chez qui la vie surabonde, qui ont besoin d'air, de mouvement, de plaisirs; bonne fille du reste, quoique stupidement gâtée par sa mère, Céphyse écouta d'abord les sages conseils de Françoise, se contraignit, se résigna, apprit à coudre et travailla, comme sa soeur, pendant une année; mais, incapable de résister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait l'effrayante modicité de son salaire, malgré son labeur assidu, privations qui allaient jusqu'à endurer le froid et surtout la faim, Céphyse, jeune, jolie, ardente, entourée de séductions et d'offres brillantes… brillantes pour elle, car elles se réduisaient à lui donner le moyen de manger à sa faim, de ne pas souffrir du froid, d'être proprement vêtue, et de ne pas travailler quinze heures par jour dans un taudis obscur et malsain, Céphyse écouta les voeux d'un clerc d'avoué, qui l'abandonna plus tard; alors elle se lia avec un commis marchand, qu'à son tour, instruite par l'exemple, elle quitta pour un commis voyageur… qu'elle délaissa pour d'autres favoris. Bref, d'abandons en changements, au bout d'une ou deux années, Céphyse, devenue l'idole d'un monde de grisettes, d'étudiants et de commis, acquit une telle réputation dans les bals des barrières par son caractère décidé, par son esprit vraiment original, par son ardeur infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaieté folle et tapageuse, qu'elle fut unanimement surnommée la Reine Bacchanal, et elle se montra de tous points digne de cette étourdissante royauté.

Depuis cette bruyante intronisation, la pauvre Mayeux n'entendit plus parler de sa soeur aînée qu'à de rares intervalles; elle la regretta toujours et continua à travailler assidûment, gagnant à grand-peine quatre francs par semaine.

La jeune fille ayant appris de Françoise la couture du linge, confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l'armée; on les lui payait trois francs la douzaine; il fallait les ourler, ajuster les cols, les échancrer, faire les boutonnières et coudre les boutons: c'est donc tout au plus si elle parvenait, en travaillant douze ou quinze heures par jour, à confectionner quatorze ou seize chemises en huit jours… résultat de travail qui lui donnait en moyenne un salaire de quatre francs par semaine! Et cette malheureuse fille ne se trouvait pas dans un cas exceptionnel ou accidentel. Non… des milliers d'ouvrières n'avaient pas alors, n'ont pas de nos jours un gain plus élevé. Et cela parce que la rémunération du travail des femmes est d'une injustice révoltante, d'une barbarie sauvage; on les paye deux fois moins que les hommes qui s'occupent pareillement de couture, tels que tailleurs, giletiers, gantiers etc., etc., cela, sans doute, parce que les femmes travaillent autant qu'eux… cela, sans doute, parce que les femmes sont faibles, délicates et que souvent la maternité vient doubler leurs besoins.

La Mayeux vivait donc avec QUATRE FRANCS PAR SEMAINE.

Elle vivait… c'est-à-dire qu'en travaillant avec ardeur douze à quinze heures chaque jour, elle parvenait à ne pas mourir tout de suite de froid et de misère, tant elle endurait de cruelles privations. Privations… non.

Privation exprime mal ce dénuement continu, terrible, de tout ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la santé, la vie que Dieu lui a donnée, à savoir: un air et un abri salubres, une nourriture saine et suffisante, un vêtement bien chaud…

_Mortification _exprimerait mieux le manque complet de ces choses essentiellement vitales, qu'une société équitablement organisée devrait, oui, devrait forcément à tout travailleur actif et probe, puisque la civilisation l'a dépossédé de tout droit au sol, et qu'il naît avec ses bras pour tout patrimoine.