Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du moins, il a pour se nourrir les animaux des forêts, les oiseaux de l'air, le poisson des rivières, les fruits de la terre, et, pour s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.
Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu, le civilisé, qui regarde la propriété comme sainte et sacrée, peut donc en retour de son rude labeur quotidien, qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire suffisant pour vivre sainement, mais rien de plus, rien de moins. Car est-ce vivre que de se traîner sans cesse sur cette limite extrême qui sépare la vie de la tombe et d'y lutter contre le froid, la faim, la maladie?
Et pour montrer jusqu'où peut aller cette _mortification _que la société impose inexorablement à des milliers d'êtres honnêtes et laborieux, par son impitoyable insouciance de toutes les questions qui touchent à une juste rémunération de travail, nous allons constater de quelle façon une pauvre jeune fille peut exister avec quatre francs par semaine.
Peut-être alors saura-t-on, du moins, gré à tant d'infortunées créatures de supporter avec résignation cette horrible existence qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les douleurs de l'humanité.
Oui… vivre à ce prix… c'est de la vertu; oui, une société ainsi organisée, qu'elle tolère ou qu'elle impose tant de misères, perd le droit de blâmer les infortunées qui se vendent, non par débauche, mais presque toujours parce qu'elles ont froid, parce qu'elles ont faim.
Voici donc comment vivait cette jeune fille avec ses quatre francs par semaine: 3 kilogrammes de pain, 2e qualité, 84 centimes. — Deux voies d'eau, 20 centimes. — Graisse ou saindoux (le beurre est trop cher), 50 centimes. — Sel gris, 7 centimes. — Un boisseau de charbon, 40 centimes. — Un litre de légumes secs, 30 centimes. — 3 litres de pommes de terre, 20 centimes. — Chandelle, 33 centimes. — Fil et aiguilles, 25 centimes. — Total: 3 francs 9 centimes.
Enfin, pour économiser le charbon, la Mayeux préparait une espèce de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un poêlon, sur le carré du quatrième étage. Les deux autres jours, elle la mangeait froide. Il restait donc à la Mayeux, pour se loger, se vêtir et se chauffer, 91 centimes.
Par un rare bonheur, elle se trouvait dans une position exceptionnelle; afin de ne pas blesser sa délicatesse qui était extrême, Agricol s'entendait avec le portier, et celui-ci avait loué à la jeune fille, moyennant 12 francs par an, un cabinet dans les combles, où il y avait juste la place d'un petit lit, d'une chaise et d'une table; Agricol payait 18 francs, qui complétaient les 30 francs, prix réel de la location du cabinet: il restait donc à la Mayeux environ 1 franc 70 centimes par mois pour son entretien.
Quant aux nombreuses ouvrières qui, ne gagnant pas plus que la Mayeux, ne se trouvent pas dans une position aussi heureuse que la sienne, lorsqu'elles n'ont ni logis ni famille, elles achètent un morceau de pain et quelque autre aliment pour leur journée, et, moyennant un ou deux sous par nuit, elles partagent la couche d'une compagne, dans une misérable chambre garnie où se trouvent généralement cinq ou six lits, dont plusieurs sont occupés par des hommes, ceux-ci étant les hôtes les plus nombreux.
Oui, et malgré l'horrible dégoût qu'une malheureuse fille honnête et pure éprouve à cette communauté de demeure, il faut qu'elle s'y soumette; un logeur ne peut diviser sa maison en chambres d'hommes et en chambres de femmes.