Pour qu'une ouvrière puisse se mettre dans ses meubles, si misérable que soit son installation, il lui faut dépenser au moins 30 ou 40 francs comptants.

Or, comment prélever_ 30 ou 40 francs comptants_ sur un salaire de 4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le répète, à peine à se vêtir et à ne pas absolument mourir de faim?

Non, non, il faut que la malheureuse se résigne à cette répugnante cohabitation; aussi, peu à peu, l'instinct de la pudeur s'émousse forcément; ce sentiment de chasteté naturelle qui a pu jusqu'alors la défendre contre les obsessions de la débauche… s'affaiblit chez elle: dans le vice, elle ne voit plus qu'un moyen d'améliorer un peu un sort intolérable… elle cède alors… et le premier agioteur qui peut donner une gouvernante à ses filles s'exclame sur la corruption, sur la dégradation des enfants du peuple.

Et encore l'existence de ces ouvrières, si pénible qu'elle soit, est relativement heureuse.

Et si l'ouvrage manque un jour, deux jours? Et si la maladie vient? maladie presque toujours due à l'insuffisance ou à l'insalubrité de la nourriture, au manque d'air, de soins, de repos; maladie souvent assez énervante pour empêcher tout travail, et pas assez dangereuse pour mériter la faveur d'un lit dans un hôpital… Alors, que deviennent ces infortunées? En vérité, la pensée hésite à se reposer sur de si lugubres tableaux.

Cette insuffisance de salaires, source unique, effrayante de tant de douleurs, de tant de vices souvent… cette insuffisance de salaires est générale, surtout chez les femmes: encore une fois, il ne s'agit pas ici de misères individuelles, mais d'une misère qui atteint des classes entières. Le type que nous allons tâcher de développer dans la Mayeux résume la condition morale et matérielle de milliers de créatures humaines obligées de vivre à Paris avec 4 francs par semaine.

La pauvre ouvrière, malgré les avantages qu'elle devait, sans le savoir, à la générosité d'Agricol, vivait donc misérablement; sa santé, déjà chétive, s'était profondément altérée à la suite de tant de mortifications; pourtant, par un sentiment de délicatesse extrême, et bien qu'elle ignorât le sacrifice fait pour elle par Agricol, la Mayeux prétendait gagner un peu plus qu'elle ne gagnait réellement, afin de s'épargner des offres de service qui lui eussent été doublement pénibles, et parce qu'elle savait la position gênée de Françoise et de son fils, et parce qu'elle se fût sentie blessée dans sa susceptibilité naturelle, encore exaltée par des chagrins et des humiliations sans nombre.

Mais, chose rare, ce corps difforme renfermait une âme aimante et généreuse, un esprit cultivé… cultivé jusqu'à la poésie; hâtons- nous d'ajouter que ce phénomène était dû à l'exemple d'Agricol Baudoin, avec qui la Mayeux avait été élevée, et chez lequel l'instinct poétique s'était naturellement révélé. La pauvre fille avait été la première confidente des essais littéraires du jeune forgeron; et lorsqu'il lui parla du charme, du délassement extrême qu'il trouvait, après une dure journée de travail, dans la rêverie poétique, l'ouvrière, douée d'un esprit naturel remarquable, sentit à son tour de quelle ressource pourrait lui être cette distraction, à elle toujours si solitaire, si dédaignée.

Un jour, au grand étonnement d'Agricol qui venait de lui lire une pièce de vers, la bonne Mayeux rougit, balbutia, sourit timidement, et enfin lui fit aussi sa confidence poétique. Les vers manquaient sans doute de rythme, d'harmonie; mais ils étaient simples, touchants comme une plainte sans amertume confiée au coeur d'un ami…

Depuis ce jour, Agricol et elle se consultèrent, s'encouragèrent mutuellement; mais, sauf lui, personne ne fut instruit des essais poétiques de la Mayeux, qui, du reste, grâce à sa timidité sauvage, passait pour sotte.