Il fallait que l'âme de cette infortunée fût grande et belle, car jamais dans ses chants ignorés, il n'y eut un seul mot de colère ou de haine contre le sort fatal dont elle était victime; c'était une plainte triste, mais douce; désespérée, mais résignée: c'étaient surtout des accents d'une tendresse infinie, d'une sympathie douloureuse, d'une angélique charité pour tous les pauvres êtres voués comme elle au double fardeau de la laideur et de la misère.
Pourtant elle exprimait souvent une admiration naïve et sincère pour la beauté, et cela toujours sans envie, sans amertume; elle admirait la beauté comme elle admirait le soleil…
Mais, hélas!… il y eut bien des vers de la Mayeux qu'Agricol ne connaissait pas et qu'il ne devait jamais connaître; le jeune forgeron, sans être régulièrement beau, avait une figure mâle et loyale, autant de bonté que de courage, un coeur noble, ardent, généreux, un esprit peu commun, une gaieté douce et franche.
La jeune fille, élevée avec lui, l'aima comme peut aimer une créature infortunée, qui, dans la crainte d'un ridicule atroce, est obligée de cacher son amour au plus profond de son coeur…
Obligée à cette réserve, à cette dissimulation profonde, la Mayeux ne chercha pas à fuir cet amour.
À quoi bon? Qui le saurait jamais?
Son affection fraternelle, bien connue pour Agricol, suffisait à expliquer l'intérêt qu'elle lui portait; aussi n'était-on pas surpris des mortelles angoisses de la jeune ouvrière, lorsqu'en 1830, après avoir intrépidement combattu, Agricol avait été rapporté sanglant chez sa mère.
Enfin, trompé comme tous par l'apparence de ce sentiment, jamais le fils de Dagobert n'avait soupçonné et ne devait soupçonner l'amour de la Mayeux.
Telle était donc la jeune fille, pauvrement vêtue, qui entra dans la chambre où Françoise s'occupait des préparatifs du souper de son fils.
— C'est toi, ma pauvre Mayeux, lui dit-elle; je ne t'ai pas vue ce matin, tu n'as pas été malade?… Viens donc m'embrasser.