— Un conte de fées? dit la Mayeux.

— Absolument, car je suis encore tout ébloui, tout émerveillé de ce que j'ai vu… c'est comme le vague souvenir d'un rêve.

— Voyons donc, voyons donc, dit la bonne mère, si intéressée qu'elle ne s'apercevait pas que le souper de son fils commençait à répandre une légère odeur de brûlé.

— D'abord, reprit le forgeron en souriant de l'impatiente curiosité qu'il inspirait, c'est une jeune demoiselle qui m'ouvre mais si jolie, mais si coquettement et si gracieusement habillée, qu'on eût dit un charmant portrait des temps passés; je n'avais pas dit un mot qu'elle s'écrie: «Ah! mon Dieu, monsieur, c'est Lutine; vous l'avez trouvée, vous la rapportez; combien mademoiselle Adrienne va être heureuse! venez tout de suite, venez; elle regretterait trop de n'avoir pas eu le plaisir de vous remercier elle-même.» Et sans me laisser le temps de répondre, cette jeune fille me fait signe de la suivre… Dame, ma bonne mère, vous raconter ce que j'ai pu voir de magnificences en traversant un petit salon à demi éclairé qui embaumait, ça me serait impossible, la jeune fille marchait trop vite. Une porte s'ouvre: ah! c'était bien autre chose! C'est alors que j'ai eu un tel éblouissement, que je ne me rappelle rien qu'une espèce de miroitement d'or, de lumière, de cristal et de fleurs, et, au milieu de ce scintillement, une jeune demoiselle d'une beauté, oh! d'une beauté idéale… mais elle avait les cheveux roux ou plutôt brillants comme de l'or… C'était charmant; je n'ai de ma vie vu de cheveux pareils!… Avec ça, des yeux noirs, des lèvres rouges et une blancheur éclatante, c'est tout ce que je me rappelle… car, je vous le répète, j'étais si surpris, si ébloui, que je voyais comme à travers un voile… «Mademoiselle, dit la jeune fille, que je n'aurais jamais prise pour une femme de chambre, tant elle était élégamment vêtue, voilà Lutine, monsieur l'a trouvée, il la rapporte. Ah! monsieur, me dit d'une voix douce et argentine la demoiselle aux cheveux dorés, que de remerciements j'ai à vous faire!… Je suis follement attachée à Lutine…» Puis, jugeant sans doute à mon costume qu'elle pouvait ou qu'elle devait peut-être me remercier autrement que par des paroles, elle prit une petite bourse de soie à côté d'elle et me dit, je dois l'avouer, avec hésitation: «Sans doute, monsieur, cela vous a dérangé de me rapporter Lutine, peut-être avez-vous perdu un temps précieux pour vous… permettez-moi…» et elle avança la bourse.

— Ah! Agricol, dit tristement la Mayeux, comme on se méprenait!

— Attends la fin… et tu lui pardonneras à cette demoiselle. Voyant sans doute d'un clin d'oeil à ma mine que l'offre de la bourse m'avait vivement blessé, elle prend dans un magnifique vase de porcelaine placé à côté d'elle cette superbe fleur, et, s'adressant à moi avec un accent rempli de grâce et de bonté, qui laissait deviner qu'elle regrettait de m'avoir choqué, elle me dit: «Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur…»

— Tu as raison, Agricol, dit la Mayeux en souriant avec mélancolie; il est impossible de mieux réparer une erreur involontaire.

— Cette digne demoiselle, dit Françoise en essuyant ses yeux, comme elle devinait bien mon Agricol!

— N'est-ce pas, ma mère? Mais au moment où je prenais la fleur sans oser lever les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y avait dans cette demoiselle, malgré sa bonté, quelque chose qui m'imposait, une porte s'ouvre, et une autre belle jeune fille, grande et brune, mise d'une façon bizarre et élégante, dit à la demoiselle rousse: «Mademoiselle, il est là…» Aussitôt elle se lève et me dit: «Mille pardons, monsieur, je n'oublierai jamais que je vous ai dû un vif mouvement de plaisir… Veuillez, je vous en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon nom, Adrienne de Cardoville.» Là-dessus elle disparaît. Je ne trouve pas un mot à répondre; la jeune fille me reconduit, me fait une jolie petite révérence à la porte, et me voilà dans la rue de Babylone, aussi ébloui, aussi étonné, je vous le répète, que si je sortais d'un palais enchanté…

— C'est vrai, mon enfant, ça a l'air d'un conte de fées; n'est-ce pas, ma pauvre Mayeux?