— Oui, madame Françoise, dit la jeune fille d'un ton distrait et rêveur qu'Agricol ne remarqua pas.
— Ce qui m'a touché, reprit-il, c'est que cette demoiselle, toute ravie qu'elle était de revoir sa petite bête, et loin de m'oublier pour elle, comme tant d'autres l'auraient fait à sa place, ne s'en est pas occupée devant moi; cela annonce du coeur et de la délicatesse, n'est-ce pas, Mayeux? Enfin, je crois cette demoiselle si bonne, si généreuse, que dans une circonstance importante je n'hésiterais pas à m'adresser à elle…
— Oui… tu as raison, répondit la Mayeux, de plus en plus distraite.
La pauvre fille souffrait amèrement… Elle n'éprouvait aucune haine, aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue, qui par sa beauté, par son opulence, par la délicatesse de ses procédés, semblait appartenir à une sphère tellement haute et éblouissante, que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y atteindre… mais, faisant involontairement un douloureux retour sur elle-même, jamais peut-être l'infortunée n'avait plus cruellement ressenti le poids de la laideur et de la misère… Et pourtant telle était l'humble et douce résignation de cette noble créature, que la seule chose qui l'eût un instant indisposée contre Adrienne de Cardoville avait été l'offre d'une bourse à Agricol; mais la façon charmante dont la jeune fille avait réparé cette erreur touchait profondément la Mayeux… Cependant son coeur se brisait; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en contemplant cette magnifique fleur si brillante, si parfumée, qui, donnée par une main charmante, devait être si précieuse à Agricol.
— Maintenant, ma mère, reprit en riant le jeune forgeron, qui ne s'était pas aperçu de la pénible émotion de la Mayeux, vous avez mangé votre pain blanc le premier en fait d'histoires. Je viens de vous dire une des causes de mon retard… Voici l'autre… Tout à l'heure… en entrant, j'ai rencontré le teinturier au bas de l'escalier; il avait les bras d'un vert-lézard superbe: il m'arrête et il me dit d'un air tout effaré qu'il avait cru voir un homme assez bien mis rôder autour de la maison comme s'il espionnait… «Eh bien! qu'est-ce que ça vous fait, père Loriot? lui ai-je dit. Est-ce que vous avez peur qu'on surprenne votre secret de faire ce beau vert dont vous êtes ganté jusqu'au coude?»
— Qu'est-ce que ça peut être, en effet, que cet homme, Agricol? dit Françoise.
— Ma foi, ma mère, je n'en sais rien, et je ne m'en occupe guère; j'ai engagé le père Loriot, qui est bavard comme un geai, à retourner à sa cuve, vu que d'être espionné devait lui importer aussi peu qu'à moi…
En disant ces mots, Agricol alla déposer le petit sac de cuir qui contenait sa paye dans le tiroir du milieu de l'armoire.
Au moment où Françoise posait son poêlon sur un coin de la table, la Mayeux, sortant de sa rêverie, remplit une cuvette d'eau et vint l'apporter au jeune forgeron, en lui disant d'une voix douce et timide:
— Agricol, pour tes mains.