— Parce que je ne veux plus jamais t'exposer à avoir une querelle à cause de moi, Agricol…

— Ah!… pardon… pardon, dit le forgeron d'un air sincèrement peiné; et il se frappa le front avec impatience.

Voici à quoi la Mayeux faisait allusion:

Quelquefois, bien rarement, car elle y mettait la plus excessive discrétion la pauvre fille avait été se promener avec Agricol et sa mère; pour la couturière ça avait été des fêtes sans pareilles, elle avait veillé bien des nuits, jeûné bien des jours pour pouvoir s'acheter un bonnet passable et un petit châle, afin de ne pas faire honte à Agricol et à sa mère; ces cinq ou six promenades, faites au bras de celui qu'elle idolâtrait en secret, avaient été les seuls jours de bonheur qu'elle eût jamais connus. Lors de leur dernière promenade, un homme brutal et grossier l'avait coudoyée si rudement que la pauvre fille n'avait pu retenir un léger cri de douleur… auquel cri cet homme avait répondu… «Tant pis pour toi, mauvaise bossue!» Agricol était, comme son père, doué de cette bonté patiente que la force et le courage donnent aux coeurs généreux; mais il était d'une grande violence lorsqu'il s'agissait de châtier une lâche insulte. Irrité de la méchanceté, de la grossièreté de cet homme, Agricol avait quitté le bras de sa mère pour appliquer à ce brutal, qui était de son âge, de sa taille et de sa force, les deux meilleurs soufflets que jamais large et robuste main de forgeron ait appliqués sur une face humaine; le brutal voulu riposter, Agricol redoubla la correction, à la grande satisfaction de la foule; et l'autre disparut au milieu des huées. C'est cette aventure que la pauvre Mayeux venait de rappeler en disant qu'elle ne voulait plus sortir avec Agricol, afin de lui épargner toute querelle à son sujet.

On conçoit le regret du forgeron d'avoir involontairement réveillé le souvenir de cette pénible circonstance… hélas! plus pénible encore pour la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol, car elle l'aimait passionnément… et elle avait été cause de cette querelle par une infirmité ridicule. Agricol, malgré sa force et sa résolution, avait une sensibilité d'enfant; en songeant à ce que ce souvenir devait avoir de douloureux pour la jeune fille, une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement les bras, il lui dit:

— Pardonne-moi ma sottise, viens m'embrasser… Et il appuya deux bons baisers sur les joues pâles et amaigries de la Mayeux. À cette cordiale étreinte, les lèvres de la jeune fille blanchirent, et son pauvre coeur battit si violemment qu'elle fut obligée de s'appuyer à l'angle de la table.

— Voyons, tu me pardonnes, n'est-ce pas? lui dit Agricol.

— Oui, oui, dit-elle en cherchant à vaincre son émotion; pardon, à mon tour, de ma faiblesse… mais le souvenir de cette querelle me fait mal… j'étais si effrayée pour toi!… Si la foule avait pris le parti de cet homme…

— Hélas! mon Dieu! dit Françoise en venant en aide à la Mayeux sans le savoir, de ma vie je n'ai eu si grand'peur!

— Oh! quant à ça… ma chère mère… reprit Agricol, afin de changer le sujet de cette conversation désagréable pour lui et pour la couturière, toi, la femme d'un soldat… d'un ancien grenadier à cheval de la garde impériale… tu n'es guère crâne… Oh! brave père!… Non… tiens… vois-tu… je ne veux pas penser qu'il arrive… ça me met trop… sens dessus dessous…