«Un mandat d'arrêt vient d'être lancé contre Agricol Baudoin; sans doute son innocence sera reconnue tôt ou tard… mais il fera bien de se mettre d'abord le plus tôt possible à l'abri des poursuites… pour échapper à une détention préventive de deux ou trois mois… ce qui serait un coup terrible pour sa mère, dont il est le seul soutien.
«Un ami sincère qui est forcé de rester inconnu.»
Après un moment de silence le forgeron haussa les épaules, sa figure se rasséréna, et il dit en riant à la couturière:
— Rassure-toi, ma bonne Mayeux; ces mauvais plaisants se sont trompés de mois… c'est tout bonnement un poisson d'avril anticipé.
— Agricol… pour l'amour du ciel… dit la couturière d'une voix suppliante, ne traite pas ceci légèrement… Crois mes pressentiments… écoute cet avis…
— Encore une fois… ma pauvre enfant, voilà plus de deux mois que mon chant des Travailleurs a été imprimé; il n'est nullement politique, et d'ailleurs on n'aurait pas attendu jusqu'ici… pour le poursuivre.
— Mais songe donc que les circonstances ne sont plus les mêmes… il y a à peine deux jours que ce complot a été découvert ici près, rue des Prouvaires… Et si tes vers, peut-être inconnus jusqu'ici, ont été saisis chez des personnes arrêtées… pour cette conspiration… il n'en faut pas davantage pour te compromettre…
— Me compromettre… des vers où je vante l'amour du travail et la charité… C'est pour le coup… que la justice serait une fière aveugle; il faudrait alors lui donner un chien et un bâton pour se conduire.
— Agricol, dit la jeune fille désolée de voir le forgeron plaisanter dans un pareil moment, je t'en conjure… écoute-moi. Sans doute tu prêches dans tes vers le saint amour du travail; mais tu déplores douloureusement le sort injuste des pauvres travailleurs voués sans espérance à toutes les misères de la vie… Tu prêches l'évangélique fraternité… mais ton bon et noble coeur s'indigne contre les égoïstes et les méchants… Enfin tu hâtes de toute l'ardeur de tes voeux l'affranchissement des artisans qui, moins heureux que toi, n'ont pas pour patron le généreux M. Hardy. Eh bien, dis, Agricol, dans ces temps de troubles, en faut-il davantage pour te compromettre, si plusieurs exemplaires de tes chants ont été saisis chez des personnes arrêtées?
À ces paroles sensées, chaleureuses de cette excellente créature qui puisait sa raison dans son coeur, Agricol fit un mouvement: il commençait à envisager plus sérieusement l'avis qu'on lui donnait.