— Non, mon père, nous ne nous quitterons plus… dit Agricol en étouffant un soupir; nous tâcherons, ma mère et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert.
— Souffert? qui diable a souffert?… Regarde-moi donc bien en face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? Mordieu! depuis que j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme… Tu me verras marcher tantôt… je parie que je te lasse. Ah çà! tu te feras beau, hein! garçon! Comme on va nous regarder!… Je parie qu'en voyant ta moustache noire et ma moustache grise on dira tout de suite: «Voilà le père et le fils.» Ah çà! arrangeons notre journée… tu vas écrire au père du maréchal Simon que ses petites-filles sont arrivées, et qu'il faut qu'il se hâte de revenir à Paris, car il s'agit d'affaires très importantes pour elles… Pendant que tu écriras, je descendrai dire bonjour à ma femme et à ces chères petites; nous mangerons un morceau; ta mère ira à la messe, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne femme; tant mieux, si ça l'amuse; pendant ce temps-là, nous ferons une course ensemble.
— Mon père, dit Agricol avec embarras, ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner.
— Comment, tu ne pourras pas? mais c'est dimanche!
— Oui, mon père, dit Agricol en hésitant, mais j'ai promis de revenir toute la matinée à l'atelier pour terminer un ouvrage pressé… Si j'y manquais… je causerais quelque dommage à M. Hardy. Tantôt je serai libre.
— C'est différent, dit le soldat avec un sourire de regret; je croyais étrenner Paris avec toi… ce matin… ce sera plus tard, car le travail… c'est sacré, puisque c'est lui qui soutient ta mère… C'est égal, c'est vexant, diablement vexant! Et encore… non… je suis injuste… vois donc, on s'habitue vite au bonheur… Voilà que je grogne en vrai grognard pour une promenade reculée de quelques heures, moi qui, pendant dix-huit ans, ai espéré te voir sans trop y compter… Tiens, je ne suis qu'un vieux fou… vivent la joie et mon Agricol!
Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d'un moment à l'autre se réaliser les craintes de la Mayeux.
— Maintenant que je suis remis, dit Dagobert en riant, parlons d'affaires: sais-tu où je trouverai l'adresse de tous les notaires de Paris?
— Je ne sais pas… mais rien n'est plus facile.
— Voici pourquoi: j'ai envoyé de Russie par la poste, et par ordre de la mère des deux enfants que j'ai amenées ici, des papiers importants à un notaire de Paris. Comme je devais aller le voir dès mon arrivée… j'avais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille; mais on me l'a volé en route… et comme j'ai oublié ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais…