Puis, comme s'il eût voulu échapper à une pensée chagrine et changer d'entretien, il reprit en s'adressant à Dagobert:

— Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre courage en exaltant trop le nôtre… votre courage est grand, bien grand, car après le combat la vue du carnage doit être terrible pour un coeur généreux… Nous, au moins, si l'on nous tue… nous ne tuons pas…

À ces mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda avec surprise.

— Voilà qui est singulier! dit-il.

— Quoi donc, mon père?

— Ce que Gabriel me dit là me rappelle ce que j'éprouvais à la guerre à mesure que je vieillissais.

Puis, après un moment de silence, Dagobert ajouta d'un ton grave et triste qui ne lui était pas habituel:

— Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce que j'éprouvais à la guerre… à mesure que je vieillissais… Voyez-vous, mes enfants, plus d'une fois, quand le soir d'une grande bataille j'étais en vedette… seul… la nuit… au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui était couvert de cinq à six mille cadavres, parmi lesquels j'avais de vieux camarades de guerre… alors ce triste tableau, ce grand silence, me dégrisaient de l'envie de sabrer… (griserie comme une autre), et je me disais: «Voilà bien des hommes tués… Pourquoi!… pourquoi!…» Ce qui ne m'empêchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait la charge, de me mettre à sabrer comme un sourd… Mais c'est égal, quand, le bras fatigué, j'essuyais après une charge mon sabre tout sanglant sur la crinière de mon cheval… je me disais encore…: J'en ai tué… tué… tué… Pourquoi?

Le missionnaire et le forgeron se regardèrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le passé.

— Hélas! lui dit Gabriel, tous les coeurs généreux ressentent ce que vous ressentiez à ces heures solennelles où l'ivresse de la gloire a disparu et où l'homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans son coeur.