— Te vanter! reprit Dagobert. Ah çà! voyons… quand j'allais au feu, moi, est-ce que j'y allais seul? est-ce que mon capitaine ne me voyait pas? est-ce que mes camarades n'étaient pas là?… est- ce qu'à défaut de vrai courage je n'aurais pas eu l'amour- propre… pour m'éperonner; sans compter les cris de la bataille, l'odeur de la poudre, les fanfares des trompettes, le bruit du canon, l'ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes, le diable et son train quoi! sans compter enfin que je sentais l'empereur là, qui, pour ma peau hardiment trouée, me donnerait un bout de galon ou de ruban pour compresse… Grâce à tout cela, je passais pour crâne… bon!… Mais n'es-tu pas mille fois plus crâne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui t'en vas tout seul… désarmé… affronter des ennemis cent fois plus féroces que ceux que nous n'abordions, nous autres, que par escadrons et à grands coups de latte avec accompagnement d'obus et de mitraille?
— Digne père… s'écria le forgeron, comme c'est beau et noble à toi de te rendre cette justice…
— Ah! mon frère… sa bonté pour moi lui exagère ce qui est naturel…
— Naturel… pour des gaillards de ta trempe, oui! dit le soldat, et cette trempe-là est rare…
— Oh! oui, bien rare, car ce courage-là est le plus admirable des courages, reprit Agricol. Comment! tu sais aller à une mort presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix à la main, pour prêcher la charité, la fraternité chez les sauvages; ils te prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te plaindre, sans haine, sans colère, sans vengeance… le pardon à la bouche… le sourire aux lèvres… et cela au fond des bois, seul, sans qu'on le sache, sans qu'on le voie, sans autre espoir, si tu en réchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noire… Mordieu!… mon père a raison, viens donc encore soutenir que tu n'es pas aussi brave que lui!
— Et encore, reprit Dagobert, le pauvre enfant fait tout cela pour le roi de Prusse, car, comme tu dis, mon garçon, son courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en robe d'évêque.
— Je ne suis pas si désintéressé que je le parais, dit Gabriel à Dagobert en souriant doucement; si j'en suis digne, une grande récompense peut m'attendre là-haut.
— Quant à cela, mon garçon, je n'y entends rien… et je ne discuterai pas avec toi là-dessus… Ce que je soutiens… c'est que ma vieille croix serait au moins aussi bien placée sur ta soutane que sur mon uniforme.
— Mais ces récompenses ne sont jamais pour d'humbles prêtres comme Gabriel, dit le forgeron, et pourtant, si tu savais, mon père, ce qu'il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti prêtre appelle le bas clergé… Que de mérite caché, que de dévouements ignorés chez ces obscurs et dignes curés de campagne, si inhumainement traités et tenus sous un joug impitoyable par leurs évêques! Comme nous, ces pauvres prêtres sont des travailleurs dont tous les coeurs généreux doivent demander l'affranchissement! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous, que justice leur soit rendue comme à nous!… Est-ce vrai, Gabriel! Tu ne me démentiras pas, mon bon frère, car ton ambition, me disais-tu, eût été d'avoir une petite cure de campagne, parce que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire…
— Mon désir est toujours le même, dit tristement Gabriel, mais malheureusement…