La jeune fille alla vers la table de bois doré où se trouvait un petit nécessaire à écrire, s'assit et dit à sa maîtresse:
— J'attends les ordres de mademoiselle.
Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon vieux peintre qui lui avait longtemps enseigné le dessin et la peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les autres: «Mon cher Titien, mon bon Véronèse, mon digne Raphaël… vous allez me rendre un très grand service, et vous le ferez, j'en suis sûre, avec cette parfaite obligeance que j'ai toujours trouvée en vous… «Vous allez tout de suite vous entendre avec le savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes du XVe siècle. Il s'agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune homme… Oui, monsieur, pour un jeune homme… Et d'après ce que j'en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l'Antinoüs, ou plutôt sur le Bacchus indien, ce sera plus à propos… Il faut que ces vêtements soient à la fois d'une grande exactitude, d'une grande richesse et d'une grande élégance; vous choisirez les plus belles étoffes possibles; tâchez surtout qu'elles se rapprochent des tissus de l'Inde: vous y ajouterez pour ceintures et pour turbans six magnifiques châles de cachemire longs, dont deux blancs, deux rouges et deux orange; rien ne sied mieux aux teints bruns que ces couleurs-là.
«Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours), vous partirez en poste dans ma berline pour le château de Cardoville, que vous connaissez bien; le régisseur, l'excellent Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprès d'un jeune prince indien nommé Djalma; vous direz à ce haut et puissant seigneur d'un autre monde que vous venez de la part d'un _ami _inconnu, qui, agissant comme un frère, lui envoie ce qui lui est nécessaire pour échapper aux affreuses modes d'Europe. Vous ajouterez que cet ami l'attend avec tant d'impatience, qu'il le conjure de venir tout de suite à Paris: si mon protégé objecte qu'il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une excellente dormeuse; vous y ferez établir le lit qu'elle renferme, et il s'y trouvera très commodément. Il est bien entendu que vous excuserez très humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au prince ni riches palanquins, ni même, modestement, un éléphant, car, hélas! il n'y a de palanquins qu'à l'Opéra et d'éléphants qu'à la Ménagerie, ce qui nous fera paraître étrangement sauvages aux yeux de mon protégé…
«Dès que vous l'aurez décidé à partir, vous vous remettrez en route, et vous m'amènerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle prédestination de demeurer rue de Babylone!… voilà du moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m'amènerez, dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d'être né dans le pays des fleurs, des diamants et du soleil.
«Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous étonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout à aucune conjecture extravagante… Sérieusement, le choix que je fais de vous dans cette circonstance… de vous que j'aime, que j'honore sincèrement, vous dit assez qu'au fond de tout ceci il y a autre chose qu'une apparente folie…»
En dictant ces derniers mots, le ton d'Adrienne fut aussi sérieux, aussi digne, qu'il avait été jusqu'alors plaisant et enjoué. Mais bientôt elle reprit plus gaiement:
«Adieu, mon vieil ami; je suis un peu comme ce capitaine des temps anciens, dont vous m'avez fait tant de fois dessiner le nez héroïque et le menton conquérant, je plaisante avec une extrême liberté d'esprit au moment de la bataille, oui, car dans une heure, je livre une bataille, une grande bataille à ma chère dévote de tante. Heureusement l'audace et le courage ne me manquent pas, et je grille d'engager l'action avec cette austère princesse.
«Adieu, mille bons souvenirs de coeur à votre excellente femme. Si je parle d'elle ici, entendez-vous, d'elle si justement respectée, c'est pour vous rassurer encore sur les suites de cet _enlèvement _à mon profit d'un charmant prince; car il faut bien finir par où j'aurais dû commencer, et vous avouer qu'il est charmant.
«Encore adieu…»