— Chez nous, mademoiselle… c'est ce qui rendait ma position difficile, c'est ce qui m'a donné le courage de venir à vous; ce n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit ménage ainsi augmenté… mais si l'on m'arrête?
— Vous arrêter?… et pourquoi?
— Tenez, mademoiselle… ayez la bonté de lire cet avis, que l'on a envoyé à la Mayeux… cette pauvre fille dont je vous ai parlé… une soeur pour moi…
Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à l'ouvrière.
Après l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise:
— Comment, monsieur, vous êtes poète?
— Je n'ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle… seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail… ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m'amuse à rimer… tantôt quelques odes, tantôt des chansons.
— Et ce chant des _Travailleurs, _dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux?
— Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire; car, moi, j'ai le bonheur d'être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est peu… et je m'étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien de plus; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement… Qu'un tel malheur m'arrive… que deviendront ma mère… mon père… et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu'au retour du maréchal Simon?… Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d'être arrêté, de me fournir une caution; de la sorte que je ne serais pas forcé de quitter l'atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j'en réponds.
— Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger parfaitement; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin… triste Muse!… D'abord, votre caution sera faite.