— Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un coeur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor! Il est si facile d'être bon, quand on a la jeunesse et la beauté! d'être délicat et généreux, quand on a la richesse! J'accepte donc votre comparaison… mais à condition que vous me mettiez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.

Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours l'indépendance du caractère, l'élévation de l'esprit et la noblesse des sentiments, qu'Agricol, oubliant l'idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d'affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l'âge et la gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.

— Si je n'avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m'inquiéterais pas trop d'un chômage forcé; entre pauvres gens on s'aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même! Et puis enfin ce n'est pas seulement pour ma mère que j'ai besoin de travailler, mais pour mon père; nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de la Sibérie… il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd'hui le maréchal Simon.

— Le maréchal Simon!… dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.

— Vous le connaissez, mademoiselle?

— Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une personne de notre famille…

— Quel bonheur!… s'écria le forgeron; alors ces deux demoiselles que mon père a ramenées de Russie… sont vos parentes?…

— Le maréchal a deux filles? demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.

— Ah! mademoiselle… deux petits anges de quinze ou seize ans… et si jolies, si douces… deux jumelles qui se ressemblent à s'y méprendre… Leur mère est morte en exil; le peu qu'elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement… de tendresse… Brave père! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu'avec un courage de lion il est bon… comme une mère…

— Et où sont ces chères enfants, monsieur? dit Adrienne.