— Une dernière fois, répétez-le-moi… Vraiment, ma mère n'a pas été cruellement affectée de mon absence?… Elle n'a pas soupçonné qu'un devoir plus impérieux m'appelait ailleurs?
— Non, non, vous dis-je… Lorsque sa raison s'est machinalement troublée, il s'en fallait de beaucoup que vous eussiez eu déjà le temps d'être rendu auprès d'elle… Tous les tristes détails que je vous ai écrits à ce sujet sont de la plus exacte vérité. Ainsi, rassurez-vous…
— Oui… ma conscience devrait être tranquille… j'ai obéi à mon devoir en sacrifiant ma mère; et pourtant, malgré moi, je n'ai jamais pu parvenir à ce complet détachement qui nous est commandé par ces terribles paroles: Celui qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu'à son âme, ne peut être mon disciple.[10]
— Sans doute, Frédéric, ces renoncements sont pénibles; mais, en échange, que d'influence… que de pouvoir!
— Il est vrai, dit le marquis après un moment de silence: que ne sacrifierait-on pas pour régner dans l'ombre sur ces tout- puissants de la terre qui règnent au grand jour! Ce voyage à Rome que je viens de faire… m'a donné une nouvelle idée de notre formidable pouvoir; car, voyez-vous, Herminie, c'est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu'on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l'habitude ou de la tradition, soit par la foi… c'est de ce point surtout qu'on peut embrasser notre action dans toute son étendue… C'est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu régulier de ces milliers d'instruments, dont la personnalité s'absorbe continuellement dans l'immuable personnalité de notre ordre… Quelle puissance nous avons!… Vraiment, je suis toujours saisi d'un sentiment d'admiration, presque effrayé, en songeant qu'avant de nous appartenir l'homme pense, veut, croit, agit à son gré… et lorsqu'il est à nous, au bout de quelques mois… de l'homme il n'a plus que l'enveloppe: Intelligence, esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui paralysé, desséché, atrophié, par l'habitude d'une obéissance muette et terrible, par la pratique de mystérieux exercices qui brisent et tuent tout ce qu'il y a de libre et de spontané dans la pensée humaine. Alors, à ces corps privés d'âmes, muets, mornes, froids comme des cadavres, nous insufflons l'esprit de notre ordre; aussitôt ces cadavres marchent, vont, agissent, exécutent, mais sans sortir du cercle où ils sont à jamais enfermés; c'est ainsi qu'ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils exécutent machinalement la volonté, mais dont ils ignorent les desseins, ainsi que la main exécute les travaux les plus difficiles sans connaître, sans comprendre la pensée qui la dirige.
En parlant ainsi, la physionomie du marquis d'Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine.
— Oh! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la princesse, d'autant plus formidable qu'elle s'exerce mystérieusement sur les esprits et sur les consciences.
— Tenez, Herminie, dit le marquis, j'ai eu sous mes ordres un régiment magnifique; rien n'était plus éclatant que l'uniforme de mes hussards; bien souvent, le matin, par un beau soleil d'été sur un vaste champ de manoeuvres, j'ai éprouvé la mâle et profonde jouissance du commandement… à ma voix, mes cavaliers s'ébranlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, étincelants de broderies d'or, couraient au galop répéter mes ordres: ce n'était que bruit, lumière, éclat; tous ces soldats, braves ardents, électrisés par la bataille, obéissaient à un signe, à une parole de moi, je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je maîtrisais, comme je maîtrisais la fougue de mon cheval de bataille… Eh bien, aujourd'hui, malgré nos mauvais jours… moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanité aujourd'hui, à cette heure, je me sens mille fois plus d'action, plus d'autorité, plus de force, plus d'audace, à la tête de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et obéit machinalement selon que je dis; qui d'un signe se disperse sur la surface du globe, ou se glisse doucement dans le ménage par la confession de la femme et par l'éducation de l'enfant, dans les intérêts de famille par les confidences des mourants, sur le trône par la conscience inquiète d'un roi crédule et timoré, à côté du Saint-Père enfin… cette manifestation vivante de la Divinité, par les services qu'on lui rend ou qu'on lui impose… Encore une fois, dites, cette domination mystérieuse qui s'étend depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis l'humble ménage de l'artisan jusqu'au trône… depuis le trône jusqu'au siège sacré du vicaire de Dieu; cette domination n'est-elle pas faite pour allumer ou satisfaire la plus vaste ambition? Quelle carrière au monde m'eût offert ces splendides jouissances? Quel profond dédain ne dois-je pas avoir pour cette vie frivole et brillante d'autrefois qui pourtant nous faisait tant d'envieux, Herminie! Vous en souvenez- vous? ajouta d'Aigrigny avec un sourire amer.
— Combien vous avez raison, Frédéric! reprit vivement la princesse. Avec quel mépris on songe au passé… Comme vous, souvent, je compare le passé au présent, et alors quelle satisfaction je ressens d'avoir suivi vos conseils! Car, enfin, n'est-ce pas à vous que je dois de ne pas jouer le rôle misérable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu'elle a été belle et entourée?… Que ferais-je à cette heure? Je m'efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde égoïste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s'occupent des femmes que tant qu'elles peuvent servir à leurs passions ou flatter leur vanité; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu'on appelle une maison agréable… pour les autres… oui… de donner des fêtes, c'est-à-dire recevoir une foule d'indifférents, et offrir des occasions de se rencontrer à de jeunes couples amoureux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pour se trouver ensemble: stupide plaisir, en vérité, que d'héberger cette jeunesse épanouie, riante, amoureuse, qui regarde le luxe et l'éclat dont on l'entoure comme le cadre obligé de ses joies et de ses amours insolents.
Il y avait tant de dureté dans les paroles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgré elle.