— Non, non, reprit-elle, grâce à vous, Frédéric, après un dernier et éclatant triomphe, j'ai rompu sans retour avec ce monde qui bientôt m'aurait abandonnée, moi si longtemps son idole et sa reine; j'ai changé de royaume… Au lieu d'hommes dissipés, que je dominais par une frivolité supérieure à la leur, je me suis vue entourée d'hommes considérables, redoutés, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l'État; je me suis dévouée à eux comme ils se sont dévoués à moi. Alors seulement j'ai joui du bonheur que j'avais toujours rêvé… j'ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intérêts du monde; j'ai été initiée aux secrets les plus graves; j'ai pu frapper sûrement qui m'avait raillée ou haïe; j'ai pu élever au-delà de leurs espérances ceux qui me servaient, me respectaient et m'obéissaient.

— En quelques mots, Herminie, vous venez de résumer ce qui fera toujours notre force… en nous recrutant des prosélytes… «Trouver la facilité de satisfaire sûrement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d'une obéissance passive à la hiérarchie de l'ordre sa part de mystérieuse domination sur le reste du monde…» Et il y a des fous… des aveugles, qui nous croient abattus parce que nous avons à lutter contre quelques mauvais jours, dit M. d'Aigrigny avec dédain, comme si nous n'étions pas surtout fondés, organisés pour la lutte… comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activité nouvelle… Sans doute les temps sont mauvais… mais ils deviendront meilleurs… Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 février, nous disposerons d'un moyen d'action assez puissant pour rétablir notre influence un moment ébranlée.

— Vous voulez parler de l'affaire des médailles?…

— Sans doute et je n'avais autant de hâte d'être de retour ici que pour assister à ce qui pour nous est un si grand événement.

— Vous avez su… la fatalité qui encore une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conçus?…

— Oui, tout à l'heure, en arrivant, j'ai vu Rodin…

— Il vous a dit…

— L'inconcevable arrivée de l'Indien et des filles du général Simon au château de Cardoville après le double naufrage qui les a jetés sur la côte de Picardie… Et l'on croyait les jeunes filles à Leipzig… l'Indien à Java… les précautions étaient si bien prises… En vérité, ajouta le marquis avec dépit, on dirait qu'une invisible puissance protège toujours cette famille!

— Heureusement, Rodin est homme de ressources et d'activité, reprit la princesse; il est venu hier soir… nous avons longuement causé.

— Et le résultat de votre entretien est excellent… Le soldat va être éloigné pendant deux jours… le confesseur de sa femme est prévenu, le reste après ira de soi-même… demain, ces jeunes filles ne seront plus à craindre… Reste l'Indien… il est à Cardoville, dangereusement blessé; nous avons donc du temps pour agir…