— Oui… près de quarante millions… dit la princesse d'un air pensif.
— Et encore… ces cinq millions que d'Orbano demande ne seraient qu'une avance… ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison même de l'accroissement de notre influence par l'éducation des enfants, qui nous donnerait la famille… et peu à peu la confiance de ceux qui gouvernent… Et ils hésitent!… s'écria le marquis en haussant les épaules avec dédain. Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire! ils ne voient donc pas qu'en nous abandonnant l'éducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous façonnons le peuple à cette obéissance muette et morne, à cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des États par l'immobilité de l'esprit! Et quand on songe pourtant que la majorité des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous déteste et nous hait! Ces stupides ne comprennent donc pas que, du jour où nous aurons persuadé au peuple que son atroce misère est une loi immuable, éternelle de la destinée; qu'il doit renoncer au coupable espoir de toute amélioration à son sort; qu'il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu d'aspirer au bien-être dans ce monde, puisque les récompenses d'en haut sont en raison des souffrances d'ici-bas; de ce jour-là, il faudra bien que le peuple, hébété par cette conviction désespérante, se résigne à croupir dans sa fange et dans sa misère; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront étouffées, alors seront résolues ces questions menaçantes qui rendent pour les gouvernants l'avenir si sombre et si effrayant… Ces gens ne voient donc pas que cette foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater… tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s'ils avaient seulement l'intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus à leurs plaisirs?
— Il n'importe, Frédéric, reprit la princesse; ainsi que vous le dites, un grand jour approche… Avec près de quarante millions que l'ordre peut posséder par l'heureux succès de l'affaire des médailles… on peut tenter sûrement bien des grandes choses… Comme levier, entre les mains de l'ordre, un tel moyen d'action serait d'une portée incalculable, dans ce temps où tout se vend et s'achète.
— Et puis, reprit M. d'Aigrigny d'un air pensif, il ne faut pas se le dissimuler… ici la réaction continue… l'exemple de la France est tout… C'est à peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir… les ressources de l'ordre diminuent de jour en jour. C'est un moment de crise; mais il peut se prolonger. Aussi, grâce à cette ressource immense… des médailles, nous pouvons non seulement braver toutes les éventualités, mais encore nous établir puissamment, grâce à l'offre du duc d'Orbano, que nous acceptons… Alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable… Ah! le 13 février, ajouta M. d'Aigrigny après un moment de silence, en secouant la tête, le 13 février peut être pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donné pour ainsi dire une nouvelle vie.
— Aussi ne faut-il rien épargner, dit la princesse, pour réussir à tout prix… Des six personnes que vous avez à craindre, cinq sont ou seront hors d'état de vous nuire… Il reste donc ma nièce… et vous savez que je n'attendais que votre arrivée pour prendre une dernière résolution… Toutes mes dispositions sont prises, et, ce matin même, nous commencerons à agir…
— Vos soupçons ont-ils augmenté, depuis votre dernière lettre?
— Oui… je suis certaine qu'elle est plus instruite qu'elle ne veut le paraître… et, dans ce cas, nous n'aurions pas de plus dangereuse ennemie.
— Telle a été toujours mon opinion… Aussi, il y a six mois, vous ai-je engagée à prendre en tous cas les mesures que vous avez prises, et qui rendent facile aujourd'hui ce qui sans cela eût été impossible.
— Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et amère, ce caractère indomptable sera brisé, je vais être vengée de tant d'insolents sarcasmes que j'ai été obligée de dévorer pour ne pas éveiller ses soupçons; moi… moi, avoir tout supporté jusqu'ici… car cette Adrienne a pris comme à tâche, l'imprudente… de m'irriter contre elle…
— Qui vous offense m'offense. Vous le savez, Herminie, mes haines sont les vôtres.