Quoique la démarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d'une extrême distinction, d'une convenance parfaite et surtout empreinte d'une grâce toute féminine, on y sentait pourtant un _je ne sais quoi _de résolu, d'indépendant et de fier, très rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge; enfin ses mouvements, sans être brusques, n'avaient rien de contraint, de raide ou d'apprêté; ils étaient, si cela se peut dire, francs et dégagés comme son caractère; on y sentait circuler la vie, la sève, la jeunesse, et l'on devinait que cette organisation, complètement expansive, loyale et décidée, n'avait pu jusqu'alors se soumettre à la compression d'un rigorisme affecté.

Chose assez bizarre, quoiqu'il fût homme du monde, homme de grand esprit, homme d'Église des plus remarquables par son éloquence, et surtout homme de domination et d'autorité, le marquis d'Aigrigny éprouvait un malaise involontaire, une gêne inconcevable, presque pénible… en présence d'Adrienne de Cardoville; lui toujours si maître de soi, lui habitué à exercer une influence toute- puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, traité au moins d'égal à égal avec des têtes couronnées, se sentait embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de cette jeune fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie… Or, comme généralement les hommes habitués à imposer beaucoup aux autres sont très près de haïr les personnes qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n'était pas précisément de l'affection que le marquis portait à la nièce de la princesse de Saint-Dizier. Depuis longtemps même et contre son ordinaire, il n'essayait plus sur Adrienne cette séduction, cette fascination de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrésistible; il se montrait avec elle, sec, tranchant, sérieux, et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité hautaine et de rigidité austère qui paralysaient complètement les qualités aimables dont il était doué, et dont il tirait ordinaire un si excellent et si fécond parti… De tout ceci Adrienne s'amusait fort, mais très imprudemment; car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des haines implacables.

Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les intérêts variés qui animaient les différents acteurs de cette scène.

Mme de Saint-Dizier était assise dans un grand fauteuil au coin du foyer.

Le marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu.

Le docteur Baleinier, assis près du bureau, s'était remis à feuilleter la biographie du baron Tripeaud.

Et le baron semblait examiner très attentivement un tableau de sainteté suspendu à la muraille.

— Vous m'avez fait demander, ma tante, pour causer d'affaires importantes? dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui régnait dans le salon depuis son entrée.

— Oui, mademoiselle, répondit la princesse d'un air froid et sévère, il s'agit d'un entretien des plus graves.

— Je suis à vos ordres, ma tante… Voulez-vous que nous passions dans votre bibliothèque?