— J'ai quelques raisons pour cela.
— Eh bien, faites le roman du doute: que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Creusez votre coeur, faites-en résonner toutes les fibres. L'autopsie que l'on fait de son propre coeur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n'était pas sans raison que les Grecs avaient écrit, sur le fronton du temple de Delphes, cette maxime du sage: «Connais-toi toi-même.» Vous serez tout étonné qu'autour de vous gravitera tout un monde de personnages créés, non point par vous, mais, selon le côté où vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence. Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d'eux, ce sont eux qui ressortiront des caractères. Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelque campagne; il n'est pas besoin qu'elle ait le confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini.
Eugène Sue poussa un soupir de doute.
— Vous en avez le placement, n'est-ce pas?
— J'ai un traité avec un libraire qui me donne trois mille francs par volume; plus, _La Presse, _qui peut m'en rapporter deux mille.
— Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes; vous aurez gagné vingt mille francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille; il vous restera dix-sept mille francs; vous paierez là- dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez comme cela fait du bien, de payer.
— Mais…
— Je vous dis d'aller. Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
— Je vous quitte, lui dit Goubaux.
— Reviendrez-vous demain?