— Non. J'attendrai de vos nouvelles. Et il sortit.
Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de couleur. C'était une des faiblesses de notre ami.
Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera fini. Votre bien reconnaissant, Eugène Sue. Si vous avez à m'écrire, écrivez-moi à Châtenay; ayant cette maison de campagne, j'ai jugé inutile de faire la dépense d'en louer une autre.
Trois mois après, il revint. _Arthur _était fait. Voyez, par cet extrait de la préface, s'il avait bien suivi le conseil de Goubaux.
«Le personnage d'_Arthur _n'est pas une fiction… son caractère, une invention d'écrivain; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement; presque toutes les particularités en sont vraies.
«Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu'irrésistible, mais souvent forcé de l'abandonner, tantôt avec une sorte d'horreur, tantôt par un sentiment de pitié douloureuse, j'ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.
«Si, afin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j'ai choisi ce cadre: _Journal d'un inconnu, _c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d'autorité, d'individualité au caractère neuf et bizarre d'Arthur, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.
«En effet, _une puissance rare: l'attraction; un penchant peu vulgaire: la défiance de soi, _servent de double pivot à cette nature excentrique qui emprunte toute son originalité de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.
«En d'autres termes: qu'un homme doué d'un très grand attrait, soit, sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple; qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.
«Qu'au contraire, un homme réunissant, par hasard, les dons de l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire; et cela, parce qu'ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d'après lui, il se défie de tous, parce qu'il doute de son propre coeur; que, doué pourtant de penchants généreux et élevés auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d'en être dupe, parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les croit, sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s'y livre; ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d'étude?