«Qu'on joigne, enfin, à ces deux bases primordiales du caractère, des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de désoeuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine; un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant; une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte jusqu'à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu'elle s'épanche en regrets touchants et désespérés, lorsqu'elle a reconnu l'injustice de ses soupçons; et on aura les principaux traits de cette organisation.
«Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l'auteur de ce livre en reconnaît d'avance la pauvreté stérile; mais il pense que les moeurs de la société, aujourd'hui, n'en présentent pas d'autres, ou, du moins, il avoue n'avoir pas su les découvrir.
«Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, étude biographique, passons.
«Un écrivain n'ayant guère d'autre moyen de répondre à la critique d'une oeuvre que dans la préface d'une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage _(Latréaumont), _et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là; ici, avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.
«Cette question est de savoir si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste vérité, de misérable raillerie, ou de thèse inféconde; cette question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction, que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.
«Et, d'abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l'auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter qu'il n'a pas la moindre des prétentions _philosophiques _qu'on lui accorde, qu'on lui suppose ou qu'on lui reproche; que, dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire, de comédie ou de romans, il n'a jamais voulu _formuler de système; _qu'il a toujours écrit selon ce qu'il a ressenti, ce qu'il a vu, ce qu'il a lu, sans vouloir imposer sa foi à personne.
«Seulement, ce qui autrefois avait été, pour lui, plutôt la prévision de l'instinct que le résultat de l'expérience, a pris, à ses yeux, l'impérieuse autorité d'un fait.
«Que si, enfin, il semble renoncer, non à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu'il pourrait citer à l'appui de sa conviction, c'est qu'à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu'une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur, mais que le privilège de consacrer, d'accréditer les VÉRITÉS ÉTERNELLES est réservé au génie ou à la divinité.
«En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur _(véritable symbole de sa pensée), _il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot: E pur si muove!»