— Je parle de moi, ma tante: vous me reprochez d'être indépendante et résolue… si j'allais devenir par hasard hypocrite et méchante? Tenez… vrai… je préfère mes chers petits défauts, que j'aime comme des enfants gâtés… je sais ce que j'ai… je ne sais pas ce que j'aurais.
— Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d'un air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu'une conversion…
— Je crois M. Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute espèce de moyens, dit Adrienne d'un ton sec et dédaigneux, mais il doit rester étranger à cette question.
— Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage dans un regard de la princesse, vous oubliez que j'ai l'honneur d'être votre subrogé tuteur, et que…
— Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-là, et je n'ai jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de hauteur, sans même regarder le baron. Mais il ne s'agit pas de deviner des énigmes, je désire donc, ma tante, savoir le motif de cette réunion.
— Vous allez être satisfaite, mademoiselle; je vais m'expliquer d'une façon très nette, très précise; vous allez connaître le plan de la conduite que vous aurez à tenir désormais; et si vous refusiez de vous y soumettre avec l'obéissance et le respect que vous devez à mes ordres, je verrais ce qu'il me resterait à faire…
Il est impossible de rendre le ton impérieux, l'air dur de la princesse en prononçant ces mots, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqu'alors habituée à vivre, jusqu'à un certain point, à sa guise; pourtant, peut-être contre l'attente de Mme de Saint-Dizier, au lieu de répondre avec vivacité, Adrienne la regarda fixement et dit en riant:
— Mais c'est une véritable déclaration de guerre; cela devient très amusant…
— Il ne s'agit pas de déclaration de guerre, dit durement l'abbé d'Aigrigny, blessé des expressions de Mlle de Cardoville.
— Ah! monsieur l'abbé, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel, vous êtes bien sévère pour une plaisanterie… vous qui devez tant à la guerre… vous qui, grâce à elle, avez commandé un régiment français, après vous être battu si longtemps contre la France, pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.