— Voyons ces ordres… ma tante…
Et Adrienne, qui était assise de l'autre côté de la table, en face de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie main, avec un geste de grâce moqueuse charmant à voir.
— À dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le pavillon que vous habitez… vous renverrez vos femmes… vous reviendrez occuper ici deux chambres, où l'on ne pourra entrer qu'en passant dans mon appartement… vous ne sortirez jamais seule… vous m'accompagnerez aux offices… votre émancipation cessera pour cause de prodigalité bien et dûment constatée; je me chargerai de toutes vos dépenses… je me chargerai même de commander vos robes, afin que vous soyez modestement vêtue, comme il convient… enfin, jusqu'à votre majorité, qui sera du reste indéfiniment reculée, grâce à l'intervention d'un conseil de famille… vous n'aurez aucune somme d'argent à votre disposition… telle est ma volonté…
— Et certainement on ne peut qu'applaudir à votre résolution, madame la princesse, dit le baron Tripeaud: on ne peut que vous encourager à montrer la plus grande fermeté, car il faut que tant de désordres aient un terme…
— Il est plus que temps de mettre fin à de pareils scandales, ajouta l'abbé.
— La bizarrerie, l'exaltation du caractère… peuvent pourtant faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d'un air patelin.
— Sans doute, monsieur le docteur, dit sèchement la princesse à M. Baleinier qui jouait parfaitement son rôle; mais alors on agit avec ces caractères-là comme il convient.
Mme de Saint-Dizier s'était exprimée d'une manière ferme et précise, elle paraissait convaincue de la possibilité d'exécuter ce dont elle menaçait sa nièce. M. Tripeaud et M. d'Aigrigny venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la princesse; Adrienne commença de voir qu'il s'agissait de quelque chose de fort grave: alors sa gaieté fit place à une ironie amère, à une expression d'indépendance révoltée. Elle se leva brusquement et rougit un peu, ses narines roses se dilatèrent, son oeil brilla, elle redressa la tête en secouant légèrement sa belle chevelure ondoyante et dorée, par un mouvement rempli d'une fierté qui lui était naturelle, et elle dit à sa tante d'une voix incisive, après un moment de silence:
— Vous avez parlé du passé, madame, j'en dirai donc aussi quelques mots, mais vous m'y forcez… oui, je le regrette… J'ai quitté votre demeure, parce qu'il m'était impossible de vivre davantage dans cette atmosphère de sombre hypocrisie et de noires perfidies…
— Mademoiselle… dit M. d'Aigrigny, de telles paroles sont aussi violentes que déraisonnables.