— Monsieur! puisque vous m'interrompez, deux mots, dit vivement Adrienne en regardant fixement l'abbé: Quels sont les exemples que je trouvais chez ma tante?

— Des exemples excellents, mademoiselle.

— Excellents, monsieur? Est-ce parce que j'y voyais chaque jour sa conversion complice de la vôtre?

— Mademoiselle… vous vous oubliez… dit la princesse en devenant pâle de rage.

— Madame… je n'oublie pas… je me souviens… comme tout le monde… voilà tout… Je n'avais aucune parente à qui demander asile… J'ai voulu vivre seule… J'ai désiré jouir de mes revenus parce que j'aime mieux les dépenser que de les voir dilapider par M. Tripeaud.

— Mademoiselle! s'écria le baron, je ne comprends pas que vous vous permettiez de…

— Assez monsieur! dit Adrienne en lui imposant silence par un geste d'une hauteur écrasante, je parle de vous… mais je ne vous parle pas… Et Adrienne continua: j'ai donc voulu dépenser mon revenu selon mes goûts; j'ai embelli la retraite que j'ai choisie. À des servantes laides, malapprises, j'ai préféré des jeunes filles jolies, bien élevées, mais pauvres; leur éducation ne me permettant pas de les soumettre à une humiliante domesticité, j'ai rendu leur condition aimable et douce; elles ne me servent pas, elles me rendent service; je les paye, mais je leur suis reconnaissante… Subtilités, du reste, que vous ne comprendrez pas, madame, je le sais… Au lieu de les voir mal ou peu gracieusement vêtues, je leur ai donné des habits qui vont bien à leurs charmants visages, parce que j'aime ce qui est jeune, ce qui est beau. Que je m'habille d'une façon ou d'une autre, cela ne regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu'il me plaît d'aller où me guide ma fantaisie. Je ne vais pas à la messe, soit; si j'avais encore ma mère, je lui dirais quelles sont mes dévotions, et elle m'embrasserait tendrement… J'ai élevé un grand autel païen à la jeunesse et à la beauté, c'est vrai, parce que j'adore Dieu dans tout ce qu'il fait de beau, de bon, de noble, de grand, et mon coeur, du matin au soir, répète cette prière fervente et sincère: Merci, mon Dieu! merci… M. Baleinier, dites-vous, madame, m'a souvent trouvée dans ma solitude en proie à une exaltation étrange… oui… cela est vrai… c'est qu'alors, échappant par la pensée à tout ce qui me rend le présent si odieux, si pénible, si laid, je me réfugiais dans l'avenir; c'est qu'alors j'entrevoyais des horizons magiques… c'est qu'alors m'apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie dans je ne sais quelle sublime et divine extase… et que je n'appartenais plus à la terre…

En prononçant ces dernières paroles avec enthousiasme, la physionomie d'Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint resplendissante. À ce moment ce qui l'entourait n'existait plus pour elle.

— C'est qu'alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je respirais un air pur, vivifiant et libre… oh! libre… surtout… libre… et si salubre… si généreux à l'âme… Oui, au lieu de voir mes soeurs péniblement soumises à une domination égoïste, humiliante, brutale… à qui elles doivent les vices séduisants de l'esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie enchanteresse, la fausseté caressante, la résignation méprisante, l'obéissance haineuse… je les voyais, ces nobles soeurs, dignes et sincères, parce qu'elles étaient libres; fidèles et dévouées, parce qu'elles pouvaient choisir; ni impérieuses ni basses, parce qu'elles n'avaient pas de maître à dominer ou à flatter; chéries et respectées enfin, parce qu'elles pouvaient retirer d'une main déloyale la main loyalement donnée. Oh! mes soeurs… mes soeurs… je le sens… ce ne sont pas là seulement de consolantes visions, ce sont encore de saintes espérances!

Entraînée malgré elle par l'exaltation de ses pensées, Adrienne garda un moment le silence afin de _reprendre terre, _pour ainsi dire, et ne s'aperçut pas que les acteurs de cette scène se regardaient d'un air radieux.