Et Adrienne sortit précipitamment du salon avec le médecin.

Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de M. Baleinier; aidée par lui, Adrienne y monta sans s'apercevoir qu'il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait ouvert la portière. Lorsque le docteur fut assis à côté de Mlle de Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d'une seconde, il dit à haute voix au cocher:

— À l'hôtel du ministre, par la petite entrée! Les chevaux partirent rapidement.

Septième partie
Un Jésuite de robe courte

I. Un faux ami.

La nuit était venue, sombre et froide. Le ciel, pur jusqu'au coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nuées grises, livides; le vent, soufflant avec force, soulevait çà et là par tourbillons une neige épaisse qui commençait à tomber. Les lanternes ne jetaient qu'une clarté douteuse dans l'intérieur de la voiture du docteur Baleinier, où il était seul avec Adrienne de Cardoville. La charmante figure d'Adrienne encadrée dans son petit chapeau de castor gris, faiblement éclairée par la lueur des lanternes, se dessinait blanche et pure sur le fond sombre de l'étoffe dont était garni l'intérieur de la voiture, alors embaumée de ce parfum doux et suave, on dirait presque voluptueux, qui émane toujours des vêtements des femmes d'une exquise recherche; la pose de la jeune fille, assise auprès du docteur, était remplie de grâce: sa taille élégante et svelte, emprisonnée dans sa robe montante de drap bleu, imprimait sa souple ondulation au moelleux dossier où elle s'appuyait; ses petits pieds, croisés l'un sur l'autre et un peu allongés, reposaient sur une épaisse peau d'ours servant de tapis; de sa main gauche, éblouissante et nue, elle tenait son mouchoir magnifiquement brodé, dont, au grand étonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de larmes.

Oui, car cette jeune fille subissait alors la réaction des scènes pénibles auxquelles elle venait d'assister à l'hôtel de Saint- Dizier; à l'exaltation fébrile, nerveuse, qui l'avait jusqu'alors soutenue, succédait chez elle un abattement douloureux; car Adrienne, si résolue dans son indépendance, si fière dans son ironie, si audacieuse dans sa révolte contre une injuste opposition, était d'une sensibilité profonde qu'elle dissimulait toujours devant sa tante et devant son entourage. Malgré son assurance, rien n'était moins viril, moins _virago _que Mlle de Cardoville: elle était essentiellement _femme; _mais aussi, comme femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-même dès que la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait réjouir ou enorgueillir ses ennemis.

La voiture roulait depuis quelques minutes, Adrienne, essuyant silencieusement ses larmes, au grand étonnement du docteur, n'avait pas encore prononcé une parole.

— Comment… ma chère demoiselle Adrienne! dit M. Baleinier, véritablement surpris de l'émotion de la jeune fille. Comment!… vous, tout à l'heure encore si courageuse… vous pleurez!

— Oui, répondit Adrienne d'une voix altérée, je pleure… devant vous… un ami… mais devant ma tante… oh! jamais.